Le 31 juillet 1850, les brancardiers franchissent la grille de l’hôpital Necker, dans le quartier Necker à Paris. Ils transportent un jeune homme de vingt-neuf ans, le crâne ensanglanté.
Dans le registre d’admission de l’établissement, le commis aux écritures remplit les colonnes d’une plume routinière : Étienne Victor Dufaut, né à Paris, profession « employé », salle Saint-Pierre. À la case du motif, le scribe pose un mot pudique, presque dérisoire : « plaie ».
Il faut tourner les pages ou attendre les notes du médecin pour lire la réalité crue. Il s’agit d’une tentative de suicide par arme à feu, tirée directement dans l’oreille.
Pendant quatorze jours, le blessé lutte au milieu des fièvres de la salle Saint-Pierre. Le 14 août 1850, la colonne de sortie se referme sur un mot sans appel : « décédé », avec une destination immédiate vers l’amphithéâtre ou la morgue de l’établissement.
Pour un chercheur de racines, tomber sur une telle ligne bouleverse une généalogie. Les archives hospitalières de l’Assistance publique ne conservent pas seulement des comptes de literie ou des listes de fiévreux : elles ouvrent une brèche directe sur les violences sourdes du XIXe siècle urbain.
La détresse silencieuse des cols blancs de 1850
Étienne Victor n’est ni un ouvrier de fabrique ni un mendiant des faubourgs. Il est « employé ».
Ce simple intitulé de métier renvoie à toute une sociologie du Paris de la Deuxième République. Après les secousses sanglantes des journées de Juin 1848 et la grande épidémie de choléra de 1849, la capitale étouffe sous le marasme économique. Les petits commis de bureau, les teneurs de livres des maisons de commerce et les gratte-papier des études forment une classe intermédiaire fragile.
Ces jeunes gens doivent paraître respectables : porter une redingote propre, un col blanc amidonné, tenir leur rang. Leurs gages, en revanche, restent souvent inférieurs à ceux d’un bon artisan. Beaucoup vivent seuls dans des chambres de bonne sous les combles, pris en étau entre la crainte du déclassement et des dettes qu’ils ne peuvent plus honorer.
L’archive ne conserve pas la lettre d’adieu qu’Étienne a peut-être laissée sur une table avant d’armer son pistolet. Son geste traduit pourtant le vertige de ces provinciaux montés à Paris ou de ces enfants de la capitale broyés par l’anonymat de la ville.
Le suicide au XIXe siècle : du péché à la pathologie
En 1850, le suicide n’est plus un crime aux yeux de la loi française. Le Code pénal de 1791 a aboli les peines infamantes d’Ancien Régime, celles qui condamnaient le cadavre du suicidé à être traîné sur une claie la face contre terre, pendu par les pieds ou privé de sépulture chrétienne.
Le tabou social et religieux n’a pas disparu pour autant. L’Église catholique continue de refuser ou de restreindre les honneurs liturgiques aux désespérés, contraignant les familles à maquiller le geste en accident de chasse ou en coup de feu involontaire.
C’est à l’hôpital que le regard bascule. Au milieu du XIXe siècle, sous l’influence des aliénistes comme Esquirol et Falret, la médecine commence à considérer le suicide non plus comme un péché ou une faute morale, mais comme l’aboutissement d’un délire mélancolique ou d’un désordre cérébral.
Cette approche clinique se heurte brutalement aux limites thérapeutiques du temps. Nous sommes en 1850 : ni l’antisepsie de Lister ni les découvertes de Pasteur n’ont encore vu le jour. Une balle logée dans le conduit auditif entraîne inévitablement la formation de pus, l’infection des méninges et la septicémie. La mention finale du registre, « méningite suite de plaie d’arme à feu », raconte deux semaines d’une agonie douloureuse que les médecins de Necker n’avaient aucun moyen d’enrayer.
Retrouver un ancêtre à Paris avant 1860 : le trésor de l’AP-HP
Pour tout généalogiste confronté à des ancêtres parisiens, l’année 1871 représente un mur : les incendies de la Commune ont détruit la quasi-totalité de l’état civil ancien de Paris. Les actes reconstitués par les Archives de Paris ne couvrent qu’environ un tiers des actes antérieurs à 1860.
Lorsque l’acte de décès est manquant, les registres d’hôpitaux deviennent la planche de salut de l’enquêteur.
Les Archives de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), basées au Kremlin-Bicêtre et accessibles en ligne pour une large partie de leurs répertoires, conservent une série documentaire intacte :
- Les répertoires d’admission : Classés par année et par lettre alphabétique pour chaque hôpital (Necker, Hôtel-Dieu, Charité, Beaujon, Saint-Louis). Ils donnent le nom, le prénom, la date d’entrée, le numéro d’enregistrement et la salle.
- Les registres d’entrées et sorties : Ils précisent l’âge exact, le lieu de naissance, la profession, le dernier domicile connu, le motif sommaire d’admission et le sort du malade (sorti guéri, transféré ou décédé).
- Les registres des décès et procès-verbaux d’inhumation : Indispensables pour connaître le jour et l’heure exacte de la mort, et savoir vers quel cimetière parisien (Montparnasse pour Necker, le plus souvent) la dépouille a été dirigée.
Dans le cas d’Étienne Victor Dufaut, si son acte de décès civil n’a pas survécu à 1871, la ligne du registre d’admission de Necker tient lieu de preuve formelle de son décès le 14 août 1850.
Comment mener l’enquête généalogique sur une mort violente ?
La découverte d’une mention de suicide ou de mort suspecte dans un registre hospitalier ouvre immédiatement plusieurs portes d’archives complémentaires. Le chercheur doit alors poser une double hypothèse.
Le procès-verbal de commissariat et de la morgue
Lorsqu’un coup de feu retentit dans un logement ou sur la voie publique, le commissaire de police du quartier est requis pour constater les faits, vérifier qu’il ne s’agit pas d’un homicide et entendre les premiers témoins.
- Si le document existe : Il faut se tourner vers les Archives de la Préfecture de Police de Paris (série des registres de mains courantes et procès-verbaux de commissariats) ou la sous-série D.1U8 des Archives de Paris (registres de la Morgue et procès-verbaux de constatation de décès du parquet). Le dossier peut contenir l’adresse exacte du drame, la description des lieux, les dépositions du propriétaire, d’un voisin ou de l’employeur, et parfois l’inventaire des effets personnels trouvés dans les poches.
- Si aucune trace n’apparaît : Cela signifie soit que le dossier a brûlé en mai 1871 avec le palais de justice et la préfecture, soit que le transport immédiat du blessé à l’hôpital a conduit la justice à clore rapidement l’affaire sans instruction judiciaire approfondie, le décès étant survenu à l’hospice deux semaines après les faits.
La succession et les inventaires après décès
Un jeune homme célibataire de vingt-neuf ans laisse rarement un testament, mais la liquidation de son logement peut laisser des traces fiscales.
- Si un acte notarié ou d’enregistrement est retrouvé : La consultation des tables de successions et absences (bureau de l’Enregistrement de Paris, disponible aux Archives de Paris) permet de savoir si Étienne possédait un modeste pécule ou des créances. Un inventaire après décès, s’il a été dressé à la requête de ses héritiers, détaillera ses vêtements, ses meubles, ses livres ou ses lettres.
- Si la table porte la mention « néant » ou reste muette : Le généalogiste doit en conclure que le défunt vivait en garni ou sans biens saisissables, une situation fréquente parmi les commis parisiens dont les gages couvraient à peine le loyer et la nourriture.
Faire parler les silences de l’état civil
Un acte de décès ordinaire d’état civil n’aurait jamais mentionné le coup de feu, l’agonie en salle Saint-Pierre ou l’oreille déchirée. La formule légale se serait bornée à indiquer qu’Étienne Victor Dufaut est mort à l’hôpital Necker, fils de tel père et de telle mère.
La généalogie ne prend sa vraie dimension humaine que lorsque l’on quitte les tables décennales pour entrer dans les couloirs des institutions. Derrière l’écriture froide d’un registre d’hospice, le destin d’un commis parisien de vingt-neuf ans cesse d’être une date abstraite. Il raconte la solitude d’une capitale en pleine mutation, où la médecine commençait à mesurer les fractures de l’esprit sans avoir encore les moyens de réparer celles du corps.















