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Le Déterreur d'Aïeux

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Pieter Antoine Taverne, de Bruxelles à la Hesbaye : la vie d’un tailleur devenu journalier

Le 7 novembre 1817, Pieter Antoine Taverne meurt dans sa maison à Engelmanshoven. Il a quarante-neuf ans. Sa femme, Marie Elisabeth Bollen, est enceinte.

Moins de quatre mois plus tard, le 1er mars 1818, elle met au monde un garçon. L’acte le précise sans détour : Pierre Taverne est un enfant de père posthume.

Cette naissance ferme une existence commencée cinquante ans plus tôt à Bruxelles, dans une famille d’artisans du vêtement. Entre les fonts baptismaux de Notre-Dame de la Chapelle et cette maison de Hesbaye, Pieter Antoine a parcouru bien plus qu’une centaine de kilomètres. Il a changé de pays sans forcément bouger, traversé plusieurs régimes politiques, perdu au moins une épouse, fondé trois foyers et glissé du métier de tailleur à la condition de journalier.

Son parcours est assez documenté pour reprendre chair. Il conserve aussi ses zones d’ombre. Le premier mariage reste introuvable. Une deuxième épouse disparaît des registres consultés. Un mot latin semble le désigner comme étranger. Une femme portant le nom Taverne surgit lors d’un baptême sans que nous sachions encore qui elle est.

L’histoire de Pieter Antoine n’est pas un récit bien rangé. C’est une enquête.

Bruxelles en 1768 : une naissance dans le monde du vêtement

Pieter Antoine Taverne est baptisé le 2 juillet 1768 à Notre-Dame de la Chapelle, à Bruxelles. Le registre le nomme Petrus Antonius, selon l’usage latin des actes paroissiaux.

Il est le fils légitime de Jean Baptiste Taverne et de Marie Louise Camus. Son parrain se nomme Antoine Michel Bernier. Sa marraine est Marie Joseph Bailly. La transcription disponible indique une naissance le même jour, vers six heures. Ce détail devra être confirmé par une relecture attentive de l’original.

Pieter naît dans les Pays-Bas autrichiens, sous le règne de Marie-Thérèse. Bruxelles est alors une ville de cour, d’administration, de marchés et d’ateliers. Les métiers y restent encadrés par des corporations jalouses de leurs droits. On y fabrique, répare et vend tout ce qu’exige une population urbaine nombreuse : chaussures, coiffures, étoffes, rubans, boutons et vêtements.

Les Taverne connaissent ce monde.

Le grand-père de Pieter, François Joseph Taverne, est passementier puis maître fabricant de boutons. Le bouton du XVIIIe siècle n’est pas encore l’objet industriel banal qu’il deviendra. Il peut être travaillé en fil, en métal ou dans différentes matières, puis associé aux galons, franges et garnitures qui signalent la condition de celui qui porte l’habit.

Pieter exercera plus tard le métier de tailleur. Rien ne prouve que son grand-père lui ait transmis directement son savoir-faire. Le lien professionnel reste pourtant visible. En deux générations, la famille demeure attachée au vêtement : l’un produit les garnitures et les boutons, l’autre coupe et assemble les étoffes.

La mort de Marie Louise Camus et la dispersion du foyer

En 1776, Marie Louise Camus meurt. Pieter Antoine a environ huit ans.

Sa disparition laisse plusieurs enfants derrière elle. La fratrie connue comprend Marie Anne Joseph, Pieter Antoine, Françoise Jeanne, Vincent et Jean. Leur père, Jean Baptiste Taverne, est encore mal documenté. Sa profession et sa date de décès ne sont pas établies dans la fiche actuelle.

Deux ans après la mort maternelle, Vincent Taverne, le jeune frère de Pieter, entre dans une institution d’assistance bruxelloise. Il a six ans.

Ce placement indique que le foyer traverse une crise profonde. Il ne dit pas ce qui arrive aux autres enfants. Les frères et sœurs ont pu connaître des solutions différentes : rester avec leur père, être accueillis par un parent, entrer en apprentissage, servir dans une maison ou être placés à leur tour.

Pieter Antoine a-t-il été envoyé chez un artisan après la mort de sa mère ? Est-ce ainsi qu’il a appris la taille des vêtements ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Aucun contrat d’apprentissage n’a été retrouvé.

Il faut résister à la tentation de fabriquer une scène. Nous ne savons pas si l’enfant de huit ans a quitté Bruxelles à ce moment-là. Nous savons seulement que la cellule familiale s’est fragilisée et que, vingt ans plus tard, Pieter vit loin de sa paroisse natale.

Le départ de Bruxelles reste invisible

Entre le baptême de 1768 et le printemps 1798, Pieter Antoine disparaît des documents actuellement rassemblés.

Lorsqu’il réapparaît, il n’est plus à Bruxelles. Il vit à Engelmanshoven avec Maria Barbara Demortier. Le couple a un fils, Jean, baptisé à Gelinden le 7 mars 1798.

Nous tenons donc les deux extrémités du fil : Bruxelles en 1768, Engelmanshoven en 1798. Entre les deux, trente années manquent.

Son départ a pu être précoce. Un placement en apprentissage ou l’accueil par une famille aurait pu le conduire dans la région de Saint-Trond dès l’adolescence. Il a aussi pu rester longtemps à Bruxelles, y apprendre son métier, puis partir à l’âge adulte.

Le mariage avec Maria Barbara Demortier est probablement la pièce qui permettrait de trancher. Il a eu lieu avant mars 1798, mais il n’apparaît pas dans les index déjà consultés à Gelinden, Engelmanshoven, Groot-Gelmen ou Alken.

Cette absence ne prouve rien.

L’acte peut se trouver dans une paroisse voisine, sous une orthographe inattendue ou dans une série mal indexée. Pieter peut être inscrit comme Pierre, Petrus, Petrus Antonius ou Antoine. Taverne peut devenir Tavern, Taverna ou De Taverne. Demortier peut être séparé en De Mortier.

Le couple a également pu se marier à Bruxelles avant de gagner la Hesbaye. Si cet acte réapparaît un jour dans les registres de Notre-Dame de la Chapelle ou d’une autre paroisse bruxelloise, la migration devra être située après le mariage.

S’il est retrouvé près de Saint-Trond, nous saurons que Pieter était déjà installé dans la région lorsqu’il a fondé son premier foyer.

S’il demeure introuvable malgré un dépouillement large, une seule conclusion sera permise : le mariage n’a pas été localisé. Il ne faudra pas en déduire que l’union n’a jamais existé.

De Bruxelles à un autre monde

Le décor dans lequel réapparaît Pieter Antoine n’a plus grand-chose à voir avec celui de son enfance.

Bruxelles est une capitale politique et artisanale. La Hesbaye vit d’abord de la terre. Autour de Gelinden, d’Engelmanshoven et de Saint-Trond s’étendent des terres limoneuses parmi les plus fertiles de la région. Les céréales occupent largement les campagnes. Les villages rassemblent de grandes exploitations, des fermiers, des domestiques, des journaliers et les artisans nécessaires à la vie quotidienne.

Saint-Trond sert de ville de marché à ce territoire agricole. On y échange les récoltes, le bétail, les outils et les produits fabriqués dans les villages. Gelinden se développe notamment le long de la route de Liège, aménagée au début du XVIIIe siècle.

Un tailleur peut trouver sa place dans cette économie. Les paysans ne fabriquent pas tous leurs vêtements eux-mêmes. Il faut couper les étoffes, ajuster les habits, réparer les pièces usées et confectionner les vêtements portés lors des mariages, des fêtes ou des offices religieux.

Nous ignorons si Pieter possède un atelier. Il peut travailler depuis une pièce de sa maison, recevoir des clients ou se déplacer avec ses ciseaux et ses aiguilles. Les trois pratiques existent dans les campagnes européennes de son temps.

Aucun document ne permet cependant de le représenter allant de ferme en ferme. Cette image reste plausible, pas prouvée. Pour la confirmer, il faudrait retrouver un inventaire après décès, une dette de client, une mention de matériel ou un acte notarié lié à son activité.

Un étranger dans le registre de Gelinden

Le baptême de Jean Taverne, célébré le 7 mars 1798 à Gelinden, contient peut-être la première trace explicite du statut de Pieter dans la région.

La transcription actuelle relève le mot latin « alienigera ».

Le terme semble renvoyer à une personne venue d’ailleurs, étrangère à la paroisse ou née hors de la communauté. Il correspondrait bien au cas d’un Bruxellois installé dans un village de Hesbaye.

Mais un mot isolé peut tromper.

Il faut retourner à la phrase entière, vérifier chaque lettre et comprendre à qui le terme se rapporte. La terminaison peut désigner la mère, le père, le couple ou une autre personne citée. Il peut également s’agir d’une lecture imparfaite de l’écriture du curé.

Si la mention qualifie bien Pieter, le registre ne se contente plus de donner son domicile. Il conserve la trace du regard porté sur lui : l’homme venu d’ailleurs.

Si cette lecture ne tient pas, la migration reste néanmoins certaine. Pieter est né à Bruxelles et réside à Engelmanshoven en 1798. Seule disparaîtra l’idée qu’il était explicitement désigné comme étranger.

Jeanne Marie Taverne, une présence inattendue

Le même baptême cite Jean Bavet comme parrain et Barbara Stregnaert comme marraine. Une Jeanne Marie Taverne apparaît également dans la transcription.

Son identité pose problème.

La fratrie connue de Pieter ne comprend aucune Jeanne Marie. Il a une sœur prénommée Marie Anne Joseph et une autre appelée Françoise Jeanne. L’une d’elles a pu être désignée sous des prénoms différents dans un acte isolé. Les prénoms circulent et leur ordre varie parfois d’un registre à l’autre.

Jeanne Marie peut aussi être une tante, une cousine, une belle-sœur ou une parente encore absente de l’arbre. Une erreur de lecture n’est pas exclue.

Sa présence ouvre une piste importante. Pieter n’a peut-être pas quitté Bruxelles seul. Une femme de sa famille a pu l’accompagner ou s’installer dans la même région. Elle a aussi pu venir ponctuellement pour le baptême.

Pour le savoir, il faudra suivre ce nom dans les registres de Gelinden et des villages voisins. Si Jeanne Marie y fonde un foyer ou y meurt, nous tiendrons peut-être la trace d’une migration familiale. Si elle réapparaît à Bruxelles, son déplacement aura pu être temporaire.

Si aucune autre mention n’est retrouvée, elle restera ce qu’elle est aujourd’hui : une Taverne présente au baptême, sans place certaine dans la parenté.

Maria Barbara Demortier, première épouse et premier ancrage

Maria Barbara Demortier serait née le 25 novembre 1768 à Alken. Cette date provient encore d’un arbre en ligne et doit être vérifiée dans le registre original. Ses parents sont donnés comme Martin Demortier et Joanna Maria Boiten.

Si son origine à Alken est confirmée, elle pourrait expliquer l’arrivée de Pieter dans la région. Un mariage attire souvent un homme vers la paroisse de son épouse, surtout lorsque celle-ci dispose déjà d’une parenté locale capable de fournir un logement, du travail ou des recommandations.

Mais l’inverse est tout aussi possible. Pieter pouvait travailler en Hesbaye avant de rencontrer Maria Barbara.

Leur fils Jean est baptisé le 7 mars 1798. Le couple habite alors Engelmanshoven.

Un an jour pour jour après ce baptême, le 7 mars 1799, Maria Barbara meurt à Gelinden. Elle a trente ans.

La coïncidence des dates frappe. Elle ne donne aucune cause au décès. Rien ne permet de parler d’épidémie, de complications liées à une grossesse ou d’une maladie particulière. L’acte devra être relu pour vérifier s’il contient une précision, même si les registres de cette période restent souvent très sobres.

Pieter se retrouve veuf avec un garçon âgé d’environ un an.

Le sort de Jean n’est pas connu. Il a pu rester auprès de son père, être confié aux Demortier ou mourir jeune. Son décès n’est pas renseigné.

Cette disparition documentaire compte. Retrouver Jean permettrait de savoir si Pieter a maintenu son premier foyer autour de lui pendant les années suivantes. S’il apparaît plus tard chez un parent maternel, nous découvrirons peut-être une autre forme de solidarité familiale.

S’il demeure introuvable, il faudra laisser son destin ouvert. L’absence d’acte ne prouve pas une mort précoce.

Gelinden en 1804 : un tailleur refait sa vie

Cinq ans après la mort de Maria Barbara, Pieter Antoine se remarie.

Le 5 mai 1804, il épouse Jeanne Marguerite Fransen à Gelinden. L’acte le déclare veuf. Cette fois, le document ferme le doute : la première union est terminée par le décès de Maria Barbara.

Pieter réside à Gelinden. Jeanne Marguerite habite Vrijheers-sous-Engelmanshoven. Elle a environ trente-trois ans et serait née à Saint-Trond.

Quatre hommes assistent au mariage : Jean Gihonje, Bartholomee Van Herck, Jean Smets et Pierre Van Herck.

Ces noms donnent à la scène une consistance locale. Pieter n’est plus seulement le Bruxellois apparu dans un baptême. Il possède désormais un entourage dans la région.

Reste à savoir de quel entourage il s’agit.

Certains témoins peuvent être des voisins ou des parents. D’autres interviennent peut-être régulièrement dans les mariages de la commune. Une comparaison avec les actes célébrés avant et après celui de Pieter permettra de mesurer leur véritable proximité.

Le mariage donne aussi sa profession : Pieter Antoine est tailleur.

Ce détail rattache encore l’homme de Gelinden au monde artisanal de son enfance. Il n’est pas cultivateur. Il ne travaille pas encore sous la seule qualification de journalier. Au milieu d’un territoire dominé par les champs, il vit de l’habillement.

Saint-Trond, nouvelle étape du foyer

Le 11 mars 1805, Jeanne Marguerite donne naissance à Jean François Taverne à Saint-Trond.

Le couple y réside désormais.

Le déplacement depuis Gelinden n’est pas une rupture comparable au départ de Bruxelles. Gelinden, Engelmanshoven, Vrijheers et Saint-Trond appartiennent au même espace de circulation. On s’y déplace pour un logement, un emploi, un mariage, un marché ou pour se rapprocher de la famille.

Saint-Trond peut offrir davantage de travail à un tailleur que les petits villages voisins. Ville marchande au centre d’une région agricole riche, elle attire habitants des campagnes, négociants et artisans.

La présence de François Fransen parmi les témoins de la naissance mérite l’attention. Il porte le même patronyme que Jeanne Marguerite. Peut-être s’agit-il de son père, d’un frère ou d’un cousin. Le nom seul ne suffit pas, mais il suggère que le couple peut compter sur un réseau du côté de l’épouse.

L’autre témoin se nomme Arnold Grégoire De Jongh.

En identifiant ces deux hommes, le généalogiste pourra déterminer si l’installation à Saint-Trond repose sur la famille Fransen, sur le métier de Pieter ou sur un mélange des deux.

Une décennie effacée

Après la naissance de Jean François en 1805, Jeanne Marguerite Fransen disparaît de la fiche.

Aucun décès ne lui est attribué. Aucun autre enfant n’est actuellement connu. Entre 1805 et 1814, près de dix années se dérobent.

Lorsque Pieter réapparaît, il vit avec Marie Elisabeth Bollen. Une fille, Catharina Elisabeth, naît à Engelmanshoven le 9 novembre 1814.

La fiche situe le mariage entre 1813 et 1814, mais l’acte n’a pas encore été versé au dossier. Il manque donc la charnière qui relierait les deux foyers.

Le scénario le plus probable est un nouveau veuvage. Jeanne Marguerite serait morte après 1805, puis Pieter aurait épousé Marie Elisabeth. Cette lecture est cohérente. Elle n’est pas encore prouvée.

La recherche doit suivre deux chemins.

Le premier consiste à retrouver le décès de Jeanne Marguerite dans les registres de Saint-Trond, Gelinden, Vrijheers et Engelmanshoven. Les variantes Fransen, Francen, Franssen et François devront être testées.

Le second passe par le mariage entre Pieter et Marie Elisabeth. Si l’acte le présente comme veuf de Jeanne Marguerite, son décès pourra être tenu pour certain même si l’acte correspondant reste introuvable.

Si aucun des deux documents ne réapparaît, il faudra conserver une formulation prudente : Marie Elisabeth est la compagne attestée et l’épouse probable de Pieter dans les dernières années de sa vie.

Marie Elisabeth Bollen, une autre vie à reconstruire

Marie Elisabeth Bollen serait née le 2 septembre 1786 à Aalst, près de Saint-Trond. Elle est plus jeune que Pieter de dix-huit ans.

Avant de vivre avec lui, elle épouse Henry Vanderlinden en 1807 à Rijkel.

Le destin de ce premier mari n’est pas renseigné. Pour établir la nouvelle union, il faut donc résoudre les deux côtés de l’équation : retrouver la mort de Jeanne Marguerite Fransen et celle d’Henry Vanderlinden, ou retrouver un acte de mariage qui donne clairement à Pieter et Marie Elisabeth leur statut de veufs.

Sans cette pièce, une confusion d’identité reste toujours possible. Plusieurs femmes peuvent porter le nom de Marie Elisabeth Bollen dans la région, surtout lorsque les prénoms de baptême sont fréquents.

La naissance de Catharina Elisabeth à Engelmanshoven en 1814 apporte néanmoins un ancrage solide au nouveau foyer. L’acte relie Pieter et Marie Elisabeth à une enfant commune.

Le couple réside ensuite à Vrijheers-sous-Engelmanshoven. Pieter s’est désormais fixé dans le territoire où il était apparu en 1798.

De tailleur à journalier

Un mot change dans l’acte de 1814.

Pieter Antoine n’y est plus présenté comme tailleur, mais comme journalier.

La différence est lourde de sens. Le tailleur possède une qualification. Le journalier loue son travail à la journée, selon les besoins et les saisons. Dans une région agricole comme la Hesbaye, cela peut signifier travailler aux semailles, aux récoltes, au battage, à l’entretien des chemins ou au service d’une exploitation.

Le passage de l’un à l’autre semble raconter un déclassement. Il faut pourtant éviter de conclure trop vite.

Les familles rurales vivent souvent de plusieurs activités. Un homme peut conserver ses outils de tailleur tout en travaillant dans les champs lorsque les commandes manquent. La couture peut fournir un revenu saisonnier, complété par des journées chez un fermier.

Le rédacteur de l’acte peut également choisir la profession exercée au moment précis de la déclaration, sans résumer toute la vie professionnelle de l’intéressé.

Pieter est formellement tailleur en 1804 et en 1805. Il est journalier en 1814. C’est ce que les documents permettent d’affirmer.

Pour aller plus loin, il faut consulter son acte de décès de 1817 et l’acte de naissance de Pierre en 1818. Si le terme de journalier revient, le changement paraît durable. Si Pieter y est de nouveau désigné comme tailleur, le cumul d’activités devient plus probable.

Un inventaire après décès serait encore plus parlant. Quelques ciseaux, une table de coupe, des aiguilles, des étoffes ou des créances dues par des clients suffiraient à montrer qu’il n’avait pas totalement abandonné son premier métier.

Si aucun inventaire n’existe, nous devrons accepter cette image moins nette : un tailleur devenu, au moins dans un acte, travailleur à la journée.

Les hommes qui reviennent dans les actes

À la naissance de Catharina Elisabeth, deux noms apparaissent : Jean Josse Bollaert et Jean Lambert Libens.

On les retrouve en 1818 lors de la naissance de Pierre.

Cette répétition révèle un entourage stable autour de Pieter et de Marie Elisabeth. Bollaert et Libens vivent sans doute à proximité du couple ou occupent une fonction qui les conduit à intervenir dans les déclarations.

Leur présence ne prouve pas une amitié. Ils peuvent être voisins, employeurs, agents municipaux ou témoins habituels.

Le généalogiste devra rechercher leur profession et comparer leur présence dans les autres naissances d’Engelmanshoven. S’ils signent une grande partie des actes du village, leur rôle sera surtout administratif. S’ils n’apparaissent qu’auprès de quelques familles, leur proximité avec les Taverne prendra une autre valeur.

Ces deux hommes forment néanmoins un fil discret. Ils entourent le foyer avant la mort de Pieter et sont encore présents lorsque naît son dernier enfant.

Mourir chez soi en novembre 1817

Le 7 novembre 1817, Pieter Antoine meurt à Engelmanshoven.

L’acte indique qu’il est décédé dans sa maison. Cette formule ne signifie pas forcément qu’il possédait le bâtiment. Il peut s’agir d’une maison louée, d’un logement fourni par un employeur ou d’un bien appartenant à la famille Bollen.

Ferdinand Staubens et Guillaume Gihonney déclarent le décès. Leur lien avec le défunt reste à établir.

Sont-ils voisins ? Compagnons de travail ? Membres de la famille ? Leurs professions et leurs domiciles permettront peut-être de comprendre qui entourait Pieter pendant ses dernières années.

La cause de sa mort n’est pas donnée. Il a quarante-neuf ans. C’est jeune, mais cela ne suffit pas à invoquer une maladie, un accident ou l’épuisement.

La mort laisse Marie Elisabeth enceinte et déjà mère d’une petite fille de trois ans.

Nous ne savons pas si elle possède des ressources, une terre ou un logement assuré. Sa propre mère vit encore. Les témoins familiers du couple sont présents dans les actes. Ce sont de minces indices d’un entourage, pas la preuve d’une sécurité matérielle.

Pierre, l’enfant que Pieter ne verra jamais

Le 1er mars 1818, moins de quatre mois après le décès, Marie Elisabeth donne naissance à un garçon.

L’acte le présente comme enfant de père posthume. Il n’existe donc plus de contradiction entre la mort de Pieter en 1817 et la naissance de Pierre en 1818. Les dates précises rendent la chronologie parfaitement possible.

Joanna Maria Henrickx, mère de Marie Elisabeth, apparaît dans l’acte. Jean Josse Bollaert et Jean Lambert Libens sont également présents.

La naissance se déroule administrativement sous le regard de la famille maternelle et des deux hommes déjà associés au foyer. Pieter n’est plus là, mais son entourage demeure.

Le garçon reçoit le prénom Pierre, équivalent français de Pieter. Il est tentant d’y lire un hommage au père disparu. Ce choix peut aussi relever d’une tradition familiale ou du calendrier religieux. Sans déclaration explicite, le registre ne livre pas l’intention.

Pierre grandira dans un milieu bien différent de celui où son père était né. Il deviendra domestique laboureur et cultivateur. En 1846, il épousera Anne Catherine Loix à Jeuk. Le couple vivra ensuite à Oleye, puis à Corswarem.

Le fils d’un tailleur bruxellois appartient désormais pleinement au monde rural hesbignon.

La migration de Pieter, commencée dans le silence, a pris racine.

Un artisan bruxellois a-t-il perdu sa condition ?

Vue de loin, la trajectoire semble nette.

Le grand-père est maître fabricant de boutons à Bruxelles. Le petit-fils devient tailleur, puis journalier. Son fils posthume travaille comme domestique laboureur et cultivateur.

On pourrait y voir une chute sociale, le passage d’un artisanat urbain qualifié au travail agricole le plus modeste.

Les archives ne permettent pas encore de l’écrire ainsi.

Nous ne connaissons pas la fortune de François Joseph Taverne malgré son titre de maître. Nous ignorons si Pieter possède son atelier, s’il travaille pour son compte ou s’il dépend d’autres tailleurs. Le mot journalier recouvre des situations variées. Un cultivateur peut louer quelques parcelles, posséder du bétail ou ne disposer que de ses bras.

La profession donne une direction. Elle ne mesure ni le revenu, ni la propriété, ni la place exacte dans le village.

Pour parler d’ascension ou de déclassement, il faudrait retrouver les biens : contrat de mariage, bail, inventaire après décès, rôles fiscaux, succession ou actes notariés.

Si Pieter laisse du matériel de couture et quelques créances, son activité artisanale a pu se poursuivre jusqu’à la fin.

S’il ne possède presque rien et que les derniers actes le disent tous journalier, une fragilisation économique deviendra vraisemblable.

Si aucun document patrimonial n’a survécu, la formule la plus honnête restera plus simple : Pieter a changé de milieu, de territoire et probablement de manière de travailler.

Les dernières pièces de l’enquête

Le premier mariage reste la grande porte fermée. Il faut le chercher dans les paroisses situées autour d’Alken, Gelinden, Engelmanshoven et Saint-Trond, puis revenir à Bruxelles. S’il est retrouvé, il pourra dater la migration et nommer les personnes qui ont aidé Pieter à s’installer. S’il demeure absent, nous saurons seulement que l’union précède mars 1798.

Le mot « alienigera » doit être relu dans la phrase latine complète. S’il désigne Pieter, nous tiendrons la preuve qu’il était enregistré comme étranger à la communauté. Si la lecture s’avère fautive, son origine bruxelloise et sa résidence hesbignonne suffiront malgré tout à établir la migration.

Jeanne Marie Taverne doit être recherchée à Bruxelles comme dans la région de Gelinden. Si elle appartient à la fratrie ou à la parenté, le départ de Pieter pourrait s’inscrire dans un déplacement familial. Si elle reste introuvable, son lien avec lui ne pourra pas être précisé.

Le destin de Jean, fils de Maria Barbara, reste lui aussi à établir. Un mariage ou un décès pourrait le replacer auprès de son père ou de la famille Demortier. L’absence de résultat ne permettra pas de conclure qu’il est mort enfant.

Le décès de Jeanne Marguerite Fransen et celui d’Henry Vanderlinden doivent enfin être retrouvés pour sécuriser la troisième union. Si le mariage de Pieter et Marie Elisabeth les présente comme veufs, il pourra combler une partie du silence. Si aucun acte ne réapparaît, cette recomposition familiale devra rester prudemment formulée.

Pieter Antoine Taverne, une vie entre deux mondes

Pieter Antoine naît dans le Bruxelles des artisans. Il grandit dans une famille marquée par le vêtement, les boutons et la passementerie. La mort de sa mère fragilise le foyer alors qu’il n’a que huit ans.

Avant 1798, il quitte la capitale et gagne la région de Saint-Trond. Nous ne savons ni quand, ni avec qui, ni pour quelle raison.

En Hesbaye, il épouse Maria Barbara Demortier, devient père puis veuf. Il se remarie à Gelinden avec Jeanne Marguerite Fransen. Les actes le disent tailleur. Le couple passe par Saint-Trond, puis disparaît de notre vue.

Pieter refait ensuite sa vie avec Marie Elisabeth Bollen à Engelmanshoven. Un document le qualifie désormais de journalier. Il meurt dans sa maison en novembre 1817, sans connaître l’enfant que porte son épouse.

Pierre naît au printemps suivant.

Cette vie ne raconte pas une réussite éclatante ni une déchéance certaine. Elle raconte une adaptation. Pieter quitte une ville d’ateliers pour un pays de champs. Il conserve un temps son métier, travaille peut-être ensuite à la journée, traverse les deuils et recommence plusieurs fois un foyer.

Les archives n’ont pas livré toutes les raisons. Elles ont livré les traces.

À nous maintenant de ne pas leur faire dire davantage, sans les empêcher de raconter.

Notre série complète sur la famille Taverne

  1. Reconstituer une vie d’Ancien Régime : de l’auberge aux bancs de l’église collégiale – Egide Taverne
  2. Sa marraine était une noble dame
  3. Nicolas François Taverne, un artisan bruxellois émigré vers les Provinces-Unies
  4. Vincent Taverne, enfant placé à l’hospice : une vie retrouvée entre Bruxelles et Watermael-Boitsfort
  5. Pieter Antoine Taverne, de Bruxelles à la Hesbaye : la vie d’un tailleur devenu journalier
  6. Les Taverne de Hasselbrouck : quand les fils du tailleur deviennent gens de terre
  7. Hubert Taverne, 8 ans : trois lignes dans un registre de Hesbaye

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