Le 13 novembre 1861, un médecin de trente-six ans prend possession de son service à l’hospice de la Salpêtrière. Il s’appelle Jean-Martin Charcot.
À cette date, il n’est pas encore le maître incontesté de la neurologie mondiale, ni le professeur adulé qui mettra en scène les crises d’hystérie sous les regards du Tout-Paris. Il découvre un gigantesque quadrilatère de briques et de calcaire posé au bord de la Seine, dans le 13e arrondissement : un monde clos de plusieurs milliers de femmes, mi-hôpital, mi-asile, où cohabitent aliénées, indigentes, épileptiques et vieillards incurables.
Ce matin-là, les commis aux écritures enregistrent l’arrivée de six femmes dans son service.
Aucune bourgeoise alitée pour neurasthénie. Ce sont six travailleuses du vieux Paris, fauchées en même temps par le froid de l’automne, la maladie et l’absence totale de secours.
L’atelier parisien use les corps
Les métiers inscrits dans les colonnes d’entrée dessinent le décor du petit peuple féminin du Second Empire.
Jeanne a soixante-dix-huit ans, elle est blanchisseuse. Marie Anne en a soixante-quinze, elle est brodeuse.
À cet âge, sous Napoléon III, il n’existe ni caisse de retraite, ni pension d’invalidité. Une blanchisseuse qui a passé cinquante ans les mains dans l’eau glacée de la Seine ou des lavoirs à vapeur, à respirer les buées des lessives de soude, finit avec des articulations nouées et des bronches en lambeaux. Pour la brodeuse, ce sont les yeux qui ont brûlé sur la toile à la lueur des lampes à huile, et le dos brisé à la tâche.
Quand le corps refuse d’avancer, l’atelier se referme. Sans gages et sans famille capable de subvenir à leurs besoins, ces deux femmes âgées sont dirigées vers la Salpêtrière au titre d’incurables indigentes. Pour elles, les portes de l’hospice sont un terminus social : on n’en sort plus qu’au son de la cloche des morts.

Quatre femmes classées folles d’office
Les quatre autres arrivantes de ce 13 novembre partagent une étiquette administrative bien plus redoutable. Le greffe a inscrit en marge de leur nom une formule officielle : « Folle d’office ».
Elles sont en pleine force de l’âge :
- Jeanne, couturière, trente-deux ans.
- Anne, couturière, quarante-cinq ans.
- Reine, lingère, quarante-neuf ans.
- Marie, journalière, soixante et un ans.
Leur présence simultanée renvoie à l’application rigide de la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés. Ce texte fondateur distingue deux types d’admission dans les asiles français : le placement volontaire, demandé par un proche ou un tuteur, et le placement d’office, ordonné directement par le préfet de police de Paris.
Ce placement autoritaire intervient dès lors qu’un individu est signalé comme compromettant la sécurité publique ou l’ordre des rues.
Dans la réalité des faubourgs, cette mesure frappe d’abord les plus fragiles. Une couturière seule dans son garni, en proie au délire de la fièvre ou à une crise de mélancolie, crie dans la cour d’un immeuble ; une lingère démunie refuse de quitter son logis faute de pouvoir payer son terme ; une journalière erre sur les boulevards sans pouvoir répondre aux sergents de ville.
Il suffit d’un rapport de commissaire de police et d’un certificat médical expéditif pour que la porte de l’asile se verrouille sur elles.

Les débuts sombres de Charcot
Face à ces détresses, la médecine hospitalière de 1861 ne peut presque rien.
Reine, la lingère de quarante-neuf ans, ne survit que quatre jours. Le 17 novembre, le registre enregistre son décès causé par une pneumonie foudroyante, contractée avant son arrivée ou attrapée dans les dortoirs glacés de l’hospice.
Les autres femmes s’éteignent les unes après les autres dans les mois suivants. Les diagnostics portés par les médecins racontent l’effondrement organique des classes laborieuses : emphysème pulmonaire des piqueuses d’aiguille, bronchite chronique, cachexie, ou paralysie générale, cette dégénérescence nerveuse consécutive à la syphilis tertiaire qui ravageait alors les milieux populaires.
Pour Jean-Martin Charcot, ce premier jour de service ne ressemble pas à un début de carrière glorieux. Il s’agit d’une confrontation directe avec le cloaque social de Paris, où l’hôpital public sert d’antichambre funéraire pour les femmes que l’économie urbaine a brisées.
Retrouver une aïeule à la Salpêtrière
Découvrir qu’une ancêtre est passée par la Salpêtrière ou un asile de la Seine est une chance exceptionnelle pour le généalogiste. L’administration psychiatrique et hospitalière du XIXe siècle produisait des dossiers d’une richesse documentaire sans équivalent dans l’état civil classique.
Les registres d’admission de l’AP-HP
Le fonds ancien de la Salpêtrière est conservé aux Archives de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), au Kremlin-Bicêtre.
- Les registres de la section des aliénées et de la section de vieillesse détaillent l’âge exact, le département de naissance, le dernier domicile parisien, la filiation et la profession.
- La colonne des observations note la date précise de sortie ou l’heure du décès, avec le numéro de la salle commune (bâtiments Sainte-Claire, Mazarin ou Saint-Alexandre).
Le dossier d’internement préfectoral
Puisqu’il s’agit d’un placement d’office ordonné en vertu de la loi de 1838, un dossier administratif individuel a été constitué par la Préfecture de la Seine.
- Ces dossiers sont conservés aux Archives de Paris, sous la série D.3X1 (internements d’aliénés).
- Si le dossier nominatif de votre aïeule a survécu, vous y trouverez le rapport du commissaire de police du quartier, le certificat médical initial dressé au dépôt de la Préfecture, la pétition d’expulsion des voisins ou du propriétaire de l’immeuble, et les lettres des membres de la famille interrogés par la police pour savoir s’ils pouvaient payer le prix de la pension.
- Si le dossier nominatif est manquant, les registres généraux de la Préfecture de police de Paris récapitulent la date de l’arrêté préfectoral et le motif d’internement.

L’acte de décès et le convoi des indigents
La mort survenue dans l’enceinte de l’hospice entraîne la rédaction d’un acte de décès par l’officier d’état civil du 13e arrondissement de Paris.
- L’acte civil indique le nom de deux employés de la Salpêtrière faisant office de témoins.
- Pour savoir où repose la défunte, il faut consulter les registres journaliers d’inhumation des cimetières parisiens rattachés au secteur sud : le cimetière de Montparnasse ou le cimetière d’Ivry.
- Sans argent laissé pour une concession perpétuelle, le corps de la travailleuse prenait le chemin de la fosse commune, ce que les registres appellent alors la « tranchée gratuite ».
L’asile comme miroir de la condition féminine
Ces six destins réunis par hasard sous la plume du greffier le 13 novembre 1861 forment un tableau sans fard de la condition ouvrière féminine sous le Second Empire.
Elles avaient manié le fer à repasser, cousu des doublures de redingotes, brodé des dentelles pour les riches magasins de confection ou porté des paniers de linge au port de la Grève. Quand leurs yeux et leurs poumons ont cédé, la société n’a prévu pour elles qu’une case sur un cahier d’hospice et un lit à la Salpêtrière.
Le généalogiste ne cherche pas des héros parfaits. En ouvrant les registres d’aliénés et d’incurables, il redonne une dignité et une voix à ces travailleuses oubliées, celles qui n’ont laissé pour tout héritage qu’une signature d’encre tremblée et quelques lignes dans le grand livre de l’assistance.













