Le 3 juillet, un attroupement se forme place Saint-Gervais, juste derrière l’Hôtel de Ville de Paris. Entre les chevaux, les roues cerclées de fer des lourds haquets et les fiacres qui encombrent le pavé gras, un homme est à terre. Il a été renversé par une voiture.
Les sergents de ville ou des témoins le relèvent et le transportent de l’autre côté du pont d’Arcole, vers le parvis Notre-Dame. C’est l’Hôtel-Dieu.
Le commis aux entrées ouvre son registre et inscrit les renseignements d’usage : Auguste Jacquinot, quarante-cinq ans, originaire de Troyes en Champagne. La profession résume son rang : « journalier ». La colonne du domicile se passe de formule : « Sans domicile ».
Le diagnostic médical n’a rien de fatal. Ce n’est ni le choléra ni la tuberculose qui fauche les jeunes ouvriers : le médecin note simplement « entorse ».
Auguste ne reste pourtant pas quelques heures en observation. Il passe vingt et un jours consécutifs dans une salle commune de l’Hôtel-Dieu. Pour un travailleur à la journée sans feu ni lieu, une cheville tordue sous le sabot d’un cheval ne représente pas seulement une blessure physique : c’est un arrêt de mort sociale.
La circulation parisienne du XIXe siècle : un danger quotidien pour les piétons
Avant l’avènement du métropolitain et des transports électriques, Paris est saturé par la traction animale. Des dizaines de milliers de chevaux arpentent chaque jour des rues encore étroites, mal pavées, coupées de ruisseaux centraux et privées de trottoirs sur de nombreux tronçons.
Les accidents causés par les voitures de charge, les charrettes de maraîchers descendant des faubourgs et les omnibus de la Compagnie générale des omnibus (CGO) constituent la matière première des faits divers dans les gazettes :
- Les journaux de l’époque comme Le Petit Journal ou Le Figaro consacrent chaque jour des colonnes entières aux « écrasements » et aux piétons heurtés aux carrefours.
- La place Saint-Gervais, nœud de passage permanent entre le quartier du Marais, les quais de Seine et l’Hôtel de Ville, voit converger livraisons de marchandises, ouvriers se rendant aux embauches et circulation bourgeoise.
L’Hôtel-Dieu, situé au cœur de la Cité, joue le rôle de centre de traumatologie d’urgence de la capitale. Tout blessé ramassé sur la voie publique dans le centre de Paris y est acheminé par défaut.
Trois semaines d’hôpital : l’asile du travailleur sans toit
Dans la médecine contemporaine, une entorse se traite en ambulatoire avec repos et contention. Pourquoi Auguste Jacquinot reste-t-il trois semaines entières alité à l’Hôtel-Dieu ?
La réponse est sociale, pas chirurgicale :
- L’incapacité de travail immédiate : Un journalier vend la force de ses bras et de ses jambes. Il se présente le matin aux « places de grève » ou sur les quais pour décharger le plâtre, porter les sacs de farine ou creuser les tranchées. Avec une cheville gonflée et douloureuse, impossible de se tenir debout ou de porter une charge.
- L’absence de domicile : Sans chambre à soi, sans garni payé d’avance chez un logeur, un journalier blessé n’a nulle part où se reposer. Le renvoyer sur-le-champ équivaudrait à le condamner au ruisseau ou à l’arrestation immédiate pour vagabondage.
- La fonction d’asile de l’hôpital : Au XIXe siècle, les grands hôpitaux parisiens ne soignent pas uniquement des pathologies aiguës : ils servent d’amortisseur social pour les classes laborieuses. Le lit d’hôpital garantit pendant vingt et un jours un matelas sec, un toit et deux repas de bouillon et de pain par jour, que le patient n’a aucun moyen de se payer dehors.
Le 24 juillet, la sortie est enregistrée. L’entorse est résorbée. Auguste quitte le parvis Notre-Dame sans pécule, sans travail réservé et sans adresse. Il retourne directement dans la rue.
Les pistes du généalogiste pour retrouver un ancêtre nomade
Retrouver la trace d’un journalier « sans domicile » monté de province représente l’un des défis les plus redoutables pour un généalogiste. Ces hommes ne laissent ni contrat de mariage, ni inventaire après décès, ni quittance de loyer.
Le passage par l’Hôtel-Dieu offre le point d’ancrage documentaire indispensable pour reprendre la piste.
1. Reconstituer l’origine provinciale à Troyes
Le registre hospitalier donne deux clés majeures : l’âge (quarante-cinq ans) et le lieu de naissance (Troyes).
- Les registres d’état civil de Troyes : En calculant l’année approximative de naissance, il faut dépouiller les tables décennales des naissances des différentes paroisses ou sections de l’état civil troyen. L’acte de naissance fournira les prénoms exacts, les noms des parents et leur condition (souvent bonnetiers, tisserands ou ouvriers du textile dans l’Aube).
- Le registre matricule ou le tirage au sort : Vers l’âge de vingt ans, Auguste a été recensé pour la conscription dans l’Aube. Les listes du tirage au sort (conservées aux Archives départementales de l’Aube) précisent son niveau d’instruction, sa taille, ses traits physiques et s’il a été exempté ou incorporé.
2. Le constat de police de l’accident
Lorsqu’un piéton est renversé par une voiture sur la voie publique à Paris, un sergent de ville intervient pour dresser procès-verbal et identifier le conducteur du véhicule (responsabilité civile des cochers).
- La sous-série des procès-verbaux de commissariat (Archives de la Préfecture de Police) : Le commissariat du quartier Saint-Gervais ou de l’Hôtel-de-Ville conserve les registres de mains courantes. Le constat de l’accident précisera l’heure exacte, le nom du cocher, le numéro de la voiture ou de la compagnie d’omnibus, et les circonstances de la collision.
- Les tribunaux de simple police ou de police correctionnelle (Archives de Paris) : Si le cocher a été poursuivi pour blessures involontaires ou vitesse excessive, le dossier d’audience contiendra l’interrogatoire des témoins et la déposition d’Auguste.
3. Les registres d’écrou et le dépôt de mendicité
Pour un homme sans domicile fixe au XIXe siècle, la frontière entre le travail précaire et le délit pénal est infime. Le Code pénal réprime alors durement le vagabondage (défaut d’état, de domicile certain et de moyens de subsistance).
- Les registres d’écrou des prisons de Paris (Mazas, la Conciergerie, Sainte-Pélagie) : Conservés aux Archives de Paris (série D.1U6), ils permettent de vérifier si Auguste a été arrêté lors d’une rafle nocturne après sa sortie de l’hospice.
- Le dépôt de mendicité de Villers-Cotterêts ou de Nanterre : Si Auguste n’a pas pu retrouver d’embauche après sa blessure, il a pu être interné administrativement dans un dépôt de mendicité de la Seine. Les registres d’entrée de ces institutions détaillent la vie des pensionnaires jusqu’à leur libération ou leur décès.
L’archive médicale, miroir de l’extrême précarité
Un journalier qui traverse Paris sans faire parler de lui n’entre jamais dans les archives notariales ou les annuaires du commerce. Il n’existe pour l’État que lorsqu’il naît, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux, lorsqu’il commet un délit ou lorsqu’il se blesse.
Sans le cahier d’enregistrement de l’Hôtel-Dieu de ce mois de juillet, le passage d’Auguste Jacquinot sur le pavé de la place Saint-Gervais se serait dissous dans le silence de la grande ville. L’archive d’hôpital fixe ce moment précis où le corps d’un provincial déraciné a croisé le sabot d’un cheval parisien, offrant à l’enquêteur bien plus qu’une mention médicale : la radiographie exacte d’une existence suspendue à chaque journée de travail.













