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Le Déterreur d'Aïeux

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Paris sous les obus de mai 1871 : l’histoire d’une orpheline de six ans rendue à son frère

Le 13 mai 1871, Paris tremble sous le fracas de l’artillerie. L’armée versaillaise pilonne les remparts de l’Ouest, les barricades de la Garde nationale se hérissent aux carrefours et la Commune vit ses dernières heures dans la fièvre de la guerre civile.

Ce jour-là, une fillette de six ans franchit les grilles de l’hôpital des Enfants malades, rue de Sèvres, dans le 15e arrondissement. Elle s’appelle Marie Laisne.

Sur le grand livre d’admission, l’agent consigne son statut légal : sans père ni mère, pupille de l’Assistance publique, placée « en dépôt » avec d’autres orphelins dans un hospice provisoire aménagé au 40 boulevard Haussmann. Le motif médical de son entrée se réduit à un mot : « fièvre ».

Marie reste soixante-neuf jours entre les murs de l’hôpital. Plus de deux mois pour une fièvre infantile ordinaire, c’est une durée considérable. Elle traverse toute la Semaine sanglante, les incendies qui ravagent l’Hôtel de Ville et le Palais de Justice, puis les exécutions sommaires à ciel ouvert.

Le 21 juin 1871, guérie, la fillette est renvoyée au dépôt d’Haussmann avec une mention laconique : « en provenance des enfants malades, pas de renseignements ». Quatre jours plus tard, le 25 juin, la ligne se clôture sur un dénouement inattendu dans les registres de l’hospice : l’enfant est « rendue à son frère ».

Pour un généalogiste, ce dossier rappelle qu’une mention d’« orphelin » ou d’« enfant trouvé » ne signifie pas toujours la disparition définitive des attaches familiales.

Le chaos de la Commune et le sort des enfants en dépôt

Entre le siège prussien de l’hiver 1870 et l’insurrection communarde du printemps 1871, la misère parisienne atteint un paroxysme. Des milliers d’hommes et de femmes ont péri de faim, de froid ou au combat.

Pour désengorger l’Hospice des Enfants-Assistés de la rue d’Enfer (actuelle avenue Denfert-Rochereau), l’Assistance publique ouvre des dépôts temporaires à travers la ville. Le bâtiment situé au 40 boulevard Haussmann sert de refuge à ces petits pensionnaires sans parents. Les enfants y sont logés, nourris et surveillés en attendant un placement chez des nourrices ou des paysans en province.

Quand les canons versaillais commencent à arroser le centre de Paris, ce dépôt se trouve à portée de tir. Une fièvre chez un enfant de six ans dans de telles conditions peut relever d’une affection pulmonaire, de la diphtérie ou de la rougeole, endémiques dans les dortoirs collectifs. Elle a pu aussi servir d’asile sanitaire : envoyer une enfant à l’hôpital des Enfants malades, plus au sud et à l’abri relatif de la rue de Sèvres, permettait parfois de la soustraire au danger immédiat des combats de rue.

Pendant que Marie est soignée dans les salles communes, Paris brûle. Les archives de l’état civil parisien partent en fumée avec l’incendie de l’Hôtel de Ville le 24 mai 1871. Par un paradoxe administratif tragique, le passage de Marie à l’hôpital et dans les registres des Enfants-Assistés va devenir l’une des rares preuves écrites de son existence à cette période charnière.

« Rendue à son frère » : la force des solidarités ouvrières

La ligne du 25 juin 1871 bouleverse le schéma classique de l’abandon institutionnel.

L’administration de l’Assistance publique fonctionne selon des critères stricts : on ne confie pas un pupille au premier venu. Pour que Marie soit remise à son frère, il a fallu que ce dernier se présente en personne, prouve son identité, atteste de son lien de parenté par des actes légaux et démontre qu’il avait un logement et des ressources suffisantes pour nourrir sa sœur.

Ce jeune homme a peut-être servi dans la Garde nationale pendant la Commune, ou s’est terré pour échapper aux rafles et aux pelotons d’exécution versaillais qui ont suivi la prise de Paris. Dès que les rues sont redevenues praticables et que les conseils de guerre ont commencé leurs procès, il est allé frapper à la porte du boulevard Haussmann pour réclamer Marie.

Le terme d’« orpheline » utilisé par l’hospice reflétait une situation de fait, pas une rupture affective. Les familles ouvrières éclatées par les guerres et les crises faisaient appel au dépôt comme solution de survie temporaire, avec l’intention farouche de récupérer les plus jeunes dès que le calme reviendrait.

Comment retracer un enfant assisté de Paris après 1871 ?

Retrouver le parcours complet d’un enfant passé par l’Assistance publique à Paris demande de croiser plusieurs fonds d’archives complémentaires.

1. Le dossier individuel d’admission aux Archives de Paris

Les Enfants-Assistés de la Seine font l’objet d’un fonds méthodique conservé aux Archives de Paris (sous-série D.1X4 pour les répertoires et dossiers d’enfants abandonnés, orphelins et secourus).

  • Si le dossier nominatif de Marie a survécu : Il faut relever le numéro matricule inscrit sur le registre d’entrée. Ce numéro renvoie à une pochette qui renferme le procès-verbal d’abandon ou de remise, l’extrait d’acte de naissance de l’enfant (trésor inestimable pour reconstituer un état civil antérieur à 1871), les actes de décès des parents et la pétition formelle du frère demandant la décharge de garde.
  • Si le dossier individuel a disparu : Le chercheur doit dépouiller le registre des décharges et remises d’enfants de la Seine de juin 1871. L’acte de remise précisera le nom complet du frère, son âge, son métier, son domicile précis à Paris ou en banlieue, et l’autorité qui a validé la transaction.

2. Les registres des Enfants malades aux Archives de l’AP-HP

Le fonds de l’hôpital Necker-Enfants malades (conservé aux Archives de l’AP-HP au Kremlin-Bicêtre) permet d’entrer dans la réalité médicale du séjour.

  • Le registre d’entrée de mai 1871 : Il précise la salle d’hospitalisation, le nom du médecin chef de service, l’observation clinique abrégée et les traitements administrés (cataplasmes, diète, purgatifs).
  • Le registre de sortie du 21 juin 1871 : Il confirme la fin de contagion et l’état de guérison, servant de laissez-passer sanitaire pour réintégrer le dépôt d’Haussmann avant la remise à la famille.

3. Les recensements et le mariage de Marie Laisne

Pour savoir ce que Marie est devenue après 1871, l’enquête généalogique doit quitter les hospices pour rejoindre l’état civil ordinaire :

  • Le recensement de population : Si le nom et l’adresse du frère ont été découverts dans le registre de décharge, consulter les listes nominatives de recensement de Paris (à partir de 1872 et 1876 pour les arrondissements où le frère résidait). On doit y retrouver Marie, inscrite sous le toit de son aîné comme sœur ou pensionnaire.
  • Les tables décennales de mariages de la Seine (1880-1900) : Marie aura vingt ans en 1885. Si elle s’est mariée à Paris, l’acte de mariage mentionnera ses parents défunts, la présence de son frère comme témoin, et les éventuels consentements ou actes de notoriété supplétifs nécessaires après la destruction des archives de 1871.

Quand l’archive hospitalière répare la filiation

Les manuels de généalogie répètent souvent que l’abandon d’enfant ou le statut de pupille constitue une impasse pour l’arbre généalogique. Le dossier de Marie Laisne prouve exactement l’inverse.

Sans son admission aux Enfants malades le 13 mai 1871 et son passage par le dépôt du boulevard Haussmann, cette fillette aurait pu disparaître sans laisser la moindre trace dans une capitale dévastée par les flammes de la Commune. C’est l’Assistance publique, avec ses formulaires rigides et son encre administrative, qui a consigné le sauvetage de l’enfant et permis à un frère ouvrier de venir la chercher au lendemain des massacres. Derrière la bureaucratie de l’hospice, le registre conserve la mémoire de la survie d’une lignée.

Retrouvez toute notre série de portraits généalogiques tirés des archives hospitalières

Catégorie "vies d'hôpital"

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