Le 22 mai 1871, l’armée versaillaise a franchi les fortifications du Point-du-Jour. La Semaine sanglante commence. Dans le 18e arrondissement, les hommes du 129e bataillon de la Garde nationale s’organisent autour des Buttes-Montmartre pour tenter d’enrayer l’avancée des troupes régulières. Parmi eux se tient Pierre Roche, un menuisier de quarante-huit ans originaire de Saint-Étienne, installé dans le faubourg ouvrier de Clignancourt.
Ce jour-là, sous les tirs d’artillerie et la mousqueterie, le corps de l’artisan cède. Touché par les balles ou les éclats d’obus, il est évacué en catastrophe loin de sa barricade.
Sur les registres de l’Assistance publique, sa trajectoire laisse une trace administrative précieuse : une ligne d’entrée à l’hôpital Necker, rue de Sèvres, avec un motif laconique : « plaies des membres supérieurs ».
Pour un menuisier, des bras brisés ou criblés de plomb signifient la fin du métier. Mais en ce mois de mai 1871, le lit d’hôpital représente d’abord une question de vie ou de mort : être soigné sous le regard des autorités, c’est aussi risquer le peloton d’exécution.
Du feu de Montmartre au poste de secours du Gros-Caillou
Le dossier de Pierre Roche révèle un rouage méconnu de la guerre civile : la logistique sanitaire improvisée sous le feu des combats.
Le registre de Necker porte une précision géographique capitale : le blessé a d’abord été « évacué sur le Gros-Caillou ». Ce quartier du 7e arrondissement, dominé par des manufactures et des casernes militaires le long de la Seine, a servi de poste de triage d’urgence pour les combattants rapatriés de la rive droite.
Traverser Paris en charrette ou sur un brancard entre Montmartre et le Gros-Caillou le 22 mai relevait de l’épreuve : les barricades coupaient les boulevards, les régiments de Versailles progressaient vers la place de la Concorde et la fumée des premiers incendies aveuglait la ville.
Après un premier pansement d’urgence, Pierre est transféré vers le sud, à l’hôpital Necker. Il y restera alité vingt-six jours.
Pour l’historien comme pour le chercheur de racines, les hôpitaux parisiens ne soignent pas alors seulement des malades ordinaires : ils fonctionnent comme de véritables hôpitaux de campagne. Les registres d’entrée de Necker, de la Charité, de Beaujon ou de l’Hôtel-Dieu consignent au jour le jour la géographie des combats urbains, notant les plaies par balle, les traumatismes de baïonnette et les brûlures d’incendies.
La sortie du 17 juin 1871 : guérir ou tomber aux mains des conseils de guerre
Pierre Roche quitte l’hôpital Necker le 17 juin 1871.
À cette date, la Commune est écrasée depuis près de trois semaines. Les derniers insurgés ont été fusillés au cimetière du Père-Lachaise, les cadavres ont été ensevelis à la hâte dans des fosses communes au square de la Tour-Saint-Jacques ou à Montparnasse, et l’armée de Mac-Mahon quadrille la capitale.
Dans les hôpitaux de l’Assistance publique, la police militaire et les commissaires du gouvernement épluchent méthodiquement les registres d’admission. Chaque homme entré entre le 21 et le 28 mai avec des blessures par arme à feu ou des brûlures de poudre sur les mains est suspecté d’avoir combattu sur les barricades.
La sortie de Pierre ne précise aucune destination. Deux destins contradictoires s’ouvrent alors pour ce menuisier forézien :
- L’arrestation à la porte de l’hospice : De nombreux gardes nationaux blessés ont été cueillis à leur sortie par la gendarmerie pour être conduits aux pontons de Brest, dans les prisons de Versailles ou au camp de Satory en attendant de passer devant les conseils de guerre.
- La fuite dans le faubourg : Pierre a pu passer entre les mailles du filet grâce à la complicité d’un soignant ou d’un proche venu le chercher discrètement en vêtements civils pour le ramener à Clignancourt ou le cacher chez des parents provinciaux.
Retrouver un combattant de la Commune : la méthode généalogique
Pour savoir ce que Pierre Roche est devenu après le 17 juin 1871, l’enquête doit quitter les séries hospitalières de l’AP-HP pour s’orienter vers les archives de la justice militaire et de la surveillance policière.
1. La série des conseils de guerre aux Archives nationales et au SHD
La répression versaillaise a donné lieu à des dizaines de milliers de dossiers d’instruction militaire.
- Le Service historique de la Défense (Vincennes) : La sous-série 8 J regroupe les dossiers des 3e, 4e et 6e conseils de guerre de la division de Paris. Si Pierre Roche a été arrêté, son dossier individuel contiendra son interrogatoire, son extrait de casier, la confirmation de son appartenance au 129e bataillon de la Garde nationale et la sentence prononcée (déportation simple ou en enceinte fortifiée en Nouvelle-Calédonie, détention en forteresse ou acquittement).
- Si aucune fiche n’existe à son nom : Cela confirme qu’il a échappé aux tribunaux militaires ou qu’il a bénéficié d’une ordonnance de non-lieu faute de preuves directes établissant qu’il avait tiré sur la troupe régulière.
2. Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (Le Maitron)
Le dictionnaire Le Maitron consacre un corpus spécifique aux insurgés de la Commune de Paris.
- La notice biographique : En interrogeant la base en ligne des communards, le chercheur peut croiser son identité, sa profession de menuisier et son lieu de naissance (Saint-Étienne). Si une notice existe, elle mentionnera ses responsabilités au sein du 129e bataillon, son adresse exacte à Clignancourt et les éventuelles condamnations par contumace prononcées après sa fuite.
- Si son nom est absent : Pierre figurait parmi la masse anonyme des gardes sédentaires mobilisés par la paie quotidienne de trente sous, sans engagement politique de premier plan.
3. Les registres de population et de décès après 1871
Un artisan dont les deux membres supérieurs ont été endommagés par le feu des armes à quarante-huit ans ne pouvait plus exercer la menuiserie de la même manière.
- Les listes nominatives de recensement de la Seine (1872 et 1876) : Retrouver Pierre à Clignancourt ou dans le 18e arrondissement permettra de savoir s’il est retourné à son domicile d’avant-guerre, s’il a changé de métier ou s’il s’est reconverti dans une tâche moins physique.
- Le retour dans la Loire : Beaucoup de provinciaux montés à Paris ont regagné leur région d’origine après la défaite communarde pour fuir la dénonciation. Il faut donc vérifier les tables décennales de l’état civil de Saint-Étienne entre 1871 et 1890 pour s’assurer qu’il n’est pas revenu mourir auprès des siens.
L’hôpital comme carrefour de l’Histoire
On réduit trop souvent les registres d’hôpitaux à de simples feuilles de température ou à des relevés de corbillards. Le parcours de Pierre Roche démontre le contraire : l’archive médicale est un document d’histoire politique et militaire à l’échelle de l’individu.
En une ligne d’écriture tracée par un économe de Necker, le fracas des barricades de Montmartre, le passage au poste de triage du Gros-Caillou et le drame d’un menuisier mutilé rejoignent la grande histoire de Paris. C’est à la croisée de l’hôpital, de l’état civil et du tribunal militaire que le généalogiste parvient à arracher ces vies ouvrières au silence des charniers de 1871.















