Retracer le parcours d’un aïeul dans la tourmente de 1914-1918 suppose de fouiller au-delà des récits familiaux et d’affronter directement les sources archivistiques. Ce guide de référence réunit l’ensemble des fonds, bases de données et démarches méthodologiques pour reconstituer chaque étape de sa guerre, de son recrutement jusqu’à ses traces d’après-conflit.
Les soldats français
La conscription et les registres matricules
Toute recherche sur un soldat français débute impérativement par sa notice individuelle, la fameuse fiche matricule, véritable pivot biographique tenu par l’administration militaire. Ce document consigne l’état civil, le signalement physique, le degré d’instruction, les incorporations successives, les blessures, les passages à l’hôpital et les décorations.
Pour retrouver cette pièce, il faut connaître l’année de ses vingt ans, qui détermine sa classe de mobilisation. Le conscrit relevait du bureau de recrutement rattaché à son domicile à cet âge précis. Si votre ancêtre est né en 1890, il était alors de la « classe 1910 » (1890+20).
- Le portail Grand Mémorial interroge d’un coup la majorité des indexations nominatives réalisées par les dépôts territoriaux.
- Les archives départementales conservent en sous-série 1 R ou série R les registres matricules ainsi que les tables alphabétiques annuelles numérisées. Vous trouverez ici une carte globale des archives françaises numérisées.
- Le portail des Archives nationales d’outre-mer met à disposition les registres des appelés et engagés d’Algérie et des colonies.
- Le Centre des archives du personnel militaire (CAPM) de Pau gère les dossiers des sous-officiers engagés et des troupes coloniales.
- Le Service historique de la Défense à Vincennes abrite en séries 5 YD et 6 YD les dossiers individuels des officiers.
- Les centres maritimes du SHD (Brest, Lorient, Toulon, Cherbourg et Rochefort) centralisent les matricules des marins et les rôles de bord de la flotte de guerre.
Reconstituer l’épreuve du feu et les mouvements de troupe
Une fois l’unité identifiée sur la fiche matricule, la trajectoire s’élargit à la communauté combattante. Les soldats du rang ne sont que très rarement cités individuellement dans les journaux collectifs, mais leur quotidien se lit en filigrane dans les carnets de bord de leur unité.
Il s’agit de confronter la chronologie des mutations du soldat avec les journaux de marche régimentaires et les bilans de pertes. Les archives médicales et les registres de captivité comblent ensuite les périodes de silence documentaire consécutives aux attaques.
- Le portail Mémoire des Hommes diffuse l’ensemble des Journaux des marches et opérations (JMO) des corps de troupe et ambulances de campagne. Lire notre article sur comment lire un JMO.
- La bibliothèque numérique Gallica héberge des centaines d’historiques imprimés de régiments rédigés au lendemain de l’armistice. Dans la barre de recherche avancée, saisissez l’expression exacte entre guillemets : « Historique du [numéro]e régiment d’infanterie » (ou d’artillerie, de dragons, de chasseurs). Attention au piège classique de l’arme et du numéro : un fantassin du 147e régiment d’infanterie active ne se cherche pas comme son double du 347e de réserve (le régiment d’active augmenté de 200) ou du 47e régiment d’infanterie territoriale (les « pépères » de la territoriale). Vous trouverez souvent, en fin de document, une liste nominative des pertes dudit régiment.
- Le site de référence Le Chtimiste offre une vue cartographique indispensable pour replacer les régiments dans les secteurs de tranchées.
- Le fonds photographique de l’ECPAD met à disposition les clichés pris par la Section photographique de l’armée dès 1915.
- La bibliothèque La Contemporaine conserve le fonds Valois, une collection majeure d’albums iconographiques et de journaux de tranchées.
- Le Forum Pages 14-18 réunit une communauté d’historiens et d’érudits pour identifier uniformes, insignes et abréviations militaires.
- Le Service des archives médicales hospitalières des armées (SAMHA) à Limoges conserve les dossiers d’hospitalisation et les bilans de réforme.
- Les archives du Comité international de la Croix-Rouge rassemblent les fiches individuelles des prisonniers de guerre internés en Allemagne.
- La base Léonore des Archives nationales donne accès aux dossiers des titulaires de la Légion d’honneur, à croiser avec les citations publiées au Journal officiel.
Le front belge et les armées alliées
La Première Guerre mondiale a mêlé des armées issues de dizaines d’États sur les mêmes fronts d’Artois, de Champagne et de Flandre. Reconstituer un itinéraire impose de maîtriser les inventaires étrangers dès lors que l’ancêtre servait sous une autre bannière.
Chaque nation a forgé ses propres instruments de recherche pour identifier ses mobilisés et ses disparus.
- Le portail Wardeadregister répertorie l’ensemble des soldats de l’armée belge morts durant le conflit avec leurs fiches d’état civil.
- Le Centre de documentation du War Heritage Institute à Bruxelles conserve les dossiers matriculaires des soldats belges.
- La Commonwealth War Graves Commission répertorie les sépultures et mémoriaux de chaque soldat de l’Empire britannique tombé au front.
- La Library and Archives Canada offre un accès numérisé intégral aux dossiers de service militaire du corps expéditionnaire canadien.
- L’American Battle Monuments Commission localise les sépultures des troupes américaines inhumées en Europe.
- Les National Archives and Records Administration (NARA) détiennent les dossiers de service militaire des combattants de l’American Expeditionary Forces.
- Les National Archives of Australia permettent de feuilleter en ligne les dossiers individuels de l’ANZAC.
- Les Archives nationales d’Afrique du Sud conservent les états de service des contingents engagés sur le front occidental.
L’Empire allemand et les fronts d’Europe centrale
Traquer un combattant des puissances centrales exige de composer avec des destructions matérielles massives mais aussi avec des dépouillements monumentaux.
Si les archives militaires prussiennes ont disparu lors du bombardement de Potsdam en 1945, la structure fédérale de l’Empire wilhelmien et les listes officielles de pertes permettent de contourner la lacune.
- La base collaborative des Verlustlisten compile plus de 8,5 millions d’avis de pertes (blessés, disparus, tués) de l’armée impériale allemande.
- Le Bundesarchiv à Fribourg-en-Brisgau conserve les restes des archives de la Kaiserliche Marine et des troupes coloniales.
- Le Bayerisches Hauptstaatsarchiv de Munich préserve l’intégralité des registres matricules de l’armée du royaume de Bavière.
- Le Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge gère la base nominative des tombes et sépultures de près de cinq millions de soldats allemands.
- Le Kriegsarchiv de Vienne abrite les matricules militaires et états de service de l’armée austro-hongroise.
- Le Vojenský historický archiv à Prague détient les registres matricules des soldats originaires de Bohême et de Moravie.
- Le Hadtörténelmi Levéltár à Budapest conserve les fonds documentaires des régiments hongrois de la Honvéd (Armée territoriale royale hongroise).
- Le répertoire Caduti della Grande Guerra recense les morts et disparus des forces armées italiennes sur l’Isonzo et le Piave.
- Le portail d’archives 14-18 Documenti della Grande Guerra réunit des milliers de carnets de route et photographies de combattants italiens.
- Le portail officiel russe Gwar.mil.ru indexe plusieurs millions de fiches de pertes et d’opérations de l’armée impériale du tsar.
- Le Centralne Archiwum Wojskowe à Varsovie conserve les états de service des soldats polonais intégrés dans les armées impériales ou les légions.
Corps spéciaux, arrière et territoires occupés
La guerre ne s’est pas bornée aux tranchées de première ligne. Les armes techniques, la production industrielle à l’arrière et les statuts territoriaux singuliers fournissent des pistes documentaires majeures.
Les Alsaciens-Lorrains, citoyens allemands du Reichsland Elsass-Lothringen en 1914, mobilisés dans l’armée du Kaiser ou engagés volontaires côté français, nécessitent un itinéraire archivistique propre.
- Les fiches des personnels de l’aéronautique militaire sur Mémoire des Hommes recensent plus de 74 000 pilotes, observateurs et mécaniciens.
- Les archives départementales du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle conservent les dossiers d’incorporation allemands et les fiches de triage d’après-guerre (cartes A, B, C, D).
- La série M des archives départementales réunit les listes de réfugiés civils, les secours publics et les registres d’évacuation des populations du Nord et de l’Est.
- Les dossiers d’affectation spéciale conservent la trace des ouvriers d’usine, mineurs et cheminots mobilisés sur place pour l’effort de guerre industriel.
- Le Centre des archives d’outre-mer conserve les rôles nominatifs des ouvriers coloniaux et des contingents de travailleurs réquisitionnés.
L’après-guerre : deuil, pupilles et réparations
Lorsque le combattant ne rentrait pas ou revenait invalide, les familles devaient entreprendre des démarches administratives et judiciaires prolongées. Ces fonds éclairent la dimension humaine et socio-économique du foyer brisé.
Pour les disparus sans corps identifiable, le tribunal civil local prononçait un jugement déclaratif de décès indispensable à la liquidation des successions.
- Les registres d’état civil communaux transcrivent les jugements déclaratifs de décès rendus entre 1919 et 1925 avec les dépositions de témoins oculaires.
- Les dossiers de la série U (Justice) des archives départementales documentent la prise en charge des Pupilles de la Nation adoptés par jugement.
- Les fonds de l’Office national des anciens combattants (série R ou versements contemporains W) conservent les enquêtes sociales et secours aux veuves.
- La série 10 R des archives départementales renferme les dossiers de dommages de guerre avec inventaires de biens pillés et plans d’habitations ruinées.
- Les séries de l’Enregistrement (série 3 Q) aux archives départementales renferment les déclarations de succession révélant la situation patrimoniale du défunt.
- Le portail MémorialGenWeb inventorie l’ensemble des inscriptions gravées sur les monuments aux morts, plaques paroissiales et livres d’or communaux.













