Avant le camion-benne, le tri sélectif et les sacs-poubelle déposés à heure fixe sur le trottoir, les déchets formaient un territoire de chasse. Dans les rues de Paris, de Bruxelles, de Liège ou des villes industrielles, le chiffonnier partait lorsque les autres rentraient. Il portait une hotte sur le dos, une lanterne pour déchirer la nuit et un crochet de fer pour retourner les tas d’immondices.
Il vivait de ce que les autres avaient abandonné. Haillons, vieux papiers, os, clous, morceaux de métal, verre cassé, bouchons, peaux de lapin, crins, cheveux, parfois cadavres de chats ou de chiens. Rien ne semblait assez sale, assez brisé ou assez misérable pour échapper à son regard. Dans sa hotte, le rebut changeait de nature. Il devenait marchandise.
La hotte, le crochet et la lanterne
Le chiffonnier est une silhouette de l’aube et de la nuit. Son crochet fouille les boues accumulées près des bornes, les tas jetés dans les cours, les détritus abandonnés au bord des rues. Sa hotte recueille ce qui peut encore être vendu. Sa lanterne éclaire les mains noires qui trient à toute vitesse, avant qu’un concurrent ne passe derrière lui.
Chaque chose possède sa valeur. Les vieux linges de lin et de coton intéressent les papetiers. Les fragments de laine partent chez les effilocheurs. Les os rejoignent les tabletiers ou les fabricants de colle. Les clous, les fers et les vieilles pièces de métal retrouvent le ferrailleur. Les cheveux peuvent finir dans une perruque. Même la boue des rues, chargée de fumier et de débris organiques, se revend parfois comme engrais.
Le chiffonnier n’est donc pas seulement un pauvre qui cherche dans les déchets de quoi manger le lendemain. Il est un trieur, un récupérateur, un homme qui connaît la valeur exacte de ce que le passant dégoûté n’ose même pas regarder. Dans le Paris du milieu du dix-neuvième siècle, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants vivent du chiffonnage. La profession possède sa hiérarchie, depuis le ramasseur de rue jusqu’au négociant qui achète les hottes entières et revend les matières aux industriels.
Du chiffon sale au papier blanc
Le paradoxe est magnifique et cruel. Le journal que lit le bourgeois à son café, le livre que consulte l’avocat, la lettre d’amour que glisse une jeune fille dans une enveloppe propre, tout cela peut venir d’une chemise usée jusqu’à la corde ou d’un vieux drap arraché à une mansarde.
Avant que la pâte de bois ne s’impose, le papier se fabrique en grande partie avec de vieux chiffons. Il faut donc de la matière. Beaucoup de matière. L’essor de l’imprimerie, de la presse quotidienne, des livres scolaires et des affiches fait exploser la demande. Plus la ville lit, plus le chiffonnier doit fouiller.
Dans les ateliers d’effilochage, les guenilles sont d’abord débarrassées de leurs boutons, de leurs agrafes et de tout ce qui pourrait casser les machines. Elles sont triées, lacérées, broyées et réduites en fibres. Les vieux tissus deviennent une pâte, puis des feuilles neuves. Les nouvelles du monde, les discours politiques, les romans populaires et les avis de décès passent ainsi de la hotte crasseuse au papier blanc.
Victor Hugo connaît cette ville-là. Dans Les Misérables, il fait du chiffonnier une figure des bas-fonds parisiens, à la fois misérable, libre, inquiétante et indispensable. L’homme vit dans la saleté, mais il nourrit la machine intellectuelle de la capitale. Sans le chiffon, pas de papier. Sans le papier, pas de journaux. Sans journaux, pas de grande ville moderne.
Le roi des déchets et le dernier tri
Le chiffonnier n’est pas toujours le miséreux solitaire que les gravures aiment montrer. Certains s’en sortent. Ils savent acheter au bon moment, reconnaître les matières rares, constituer un réseau de ramasseurs et revendre les lots quand les prix montent. D’autres crèvent dans les caves, les cours insalubres et les cités de fortune, écrasés par la concurrence, la maladie et les règlements de police.
Dans les quartiers populaires, il rentre au petit matin avec la hotte qui lui scie les épaules. Il vide son butin sur le sol. Sa femme, ses enfants ou ses voisins se mettent au tri. Le linge blanc d’un côté. La laine de l’autre. Les os dans un seau. Les clous dans une boîte. Le vieux papier dans une pile. Au milieu de cette misère étalée, chacun cherche la pièce rare, le morceau de cuivre oublié, le bouton de nacre, la boucle encore bonne ou la bague tombée avec les balayures.
Puis le jour se lève sur la rue. Les bourgeois sortent acheter le journal imprimé sur les fibres d’un vieux vêtement. Ils ne croisent pas toujours le chiffonnier. Lui est déjà rentré dans sa cave, les mains noires, la hotte vide, prêt à repartir quand la ville aura recommencé à jeter.












