La réponse est probablement oui, si vous avez des ancêtres européens et si vous remontez assez loin. Mais il faut immédiatement jeter une petite pierre dans l’engrenage : personne ne peut affirmer, pour vous en particulier, qu’un document prouve un lien avec Charles Darwin. Le registre qui relierait votre aïeule à un Darwin, à un Wedgwood ou à une branche cousine n’existe peut-être pas, ou dort encore dans un fonds que personne n’a dépouillé.
Ce que les mathématiques permettent de dire est plus troublant. Les arbres généalogiques européens se croisent tellement, sur une durée assez courte, qu’un Anglais né en 1809 et une personne d’ascendance européenne actuelle ont de fortes chances de partager des ancêtres. Darwin n’est pas un cas magique. C’est simplement un homme célèbre dont le nom est resté dans les livres.
Le calcul qui détruit les arbres bien rangés
Chaque génération double en théorie le nombre de vos ancêtres. Deux parents, quatre grands-parents, huit arrière-grands-parents. À la dixième génération, le calcul donne 1 024 positions d’ancêtres. À la quinzième, il dépasse 32 000. À la vingtième, il franchit le million.
Pris au pied de la lettre, ce calcul devient impossible. Les populations anciennes ne comptaient pas assez d’habitants pour fournir autant d’ancêtres différents à chacun. Il manque du monde. Ou plutôt, les mêmes personnes reviennent plusieurs fois.
C’est l’effondrement de pedigree. Les branches se rejoignent. Les cousins se marient. Les familles restent dans les mêmes villages. Les héritiers de deux lignées voisines s’unissent, puis leurs enfants se marient à leur tour avec des descendants d’autres branches déjà parentes. Au bout de quelques siècles, l’arbre cesse d’être un arbre. Il devient un filet serré.
Pour Darwin, né en 1809, le lien direct ne se situe pas nécessairement à huit ou douze générations. Il dépend de votre âge, de vos origines récentes et de la géographie de votre famille. Mais ses ancêtres et les vôtres ont vécu dans une Europe où les migrations, les armées, les ports, les marchés, les mariages et les déplacements de travailleurs ont tissé des connexions innombrables.
L’Europe, cette immense famille recomposée
Les études génétiques menées sur les populations européennes aboutissent à une conclusion forte : deux Européens vivant aujourd’hui, même à grande distance l’un de l’autre, partagent de nombreux ancêtres relativement récents. Pour les populations voisines, les ancêtres communs peuvent remonter à quelques siècles seulement. À l’échelle du continent, les généalogies finissent elles aussi par se recouvrir à mesure que l’on remonte vers le Moyen Âge.
Cela ne signifie pas qu’un Belge actuel descend avec certitude de n’importe quel Anglais célèbre né il y a deux cents ans. Pour descendre de Darwin, il faut que Darwin ait laissé une descendance, ce qui est bien le cas, et qu’une de ces branches se soit mêlée à votre propre ascendance. Charles et Emma Darwin ont eu dix enfants, dont plusieurs ont laissé des descendants.
Le point décisif se trouve plus haut. Darwin possède lui-même des ancêtres. Certains sont anglais, gallois, européens. Ils ont vécu bien avant lui, ont eu une descendance multiple, puis leurs branches ont circulé et se sont recoupées. Vous n’êtes peut-être pas le cousin de Darwin par une jolie ligne droite qui partirait d’un noble anglais et arriverait proprement dans votre arbre. Vous pouvez l’être par une multitude de chemins minuscules, impossibles à reconstituer et pourtant mathématiquement plausibles.
Napoléon, Shakespeare, Molière ou Louis XIV posent une difficulté supplémentaire : il faut d’abord qu’ils aient laissé une descendance. Louis XIV et Napoléon ont des descendants connus. Shakespeare, lui, n’a pas de descendants directs vivants connus, puisque ses enfants n’ont pas prolongé sa lignée jusqu’à aujourd’hui. Le simple fait d’être célèbre ne suffit donc pas à faire de quelqu’un votre ancêtre.
Le cousinage ne transporte pas le génie
Descendre d’une personne ne signifie pas lui ressembler. Cela ne transmet ni le talent, ni le caractère, ni le destin. À chaque génération, l’ADN se mélange. Vous recevez environ la moitié de celui de chacun de vos parents, mais cette transmission se fragmente très vite. Après de nombreuses générations, un ancêtre peut occuper une place parfaitement réelle dans votre généalogie sans vous avoir laissé le moindre fragment identifiable de son ADN.
Vous pourriez donc descendre de Darwin sans porter une seule molécule d’ADN directement héritée de lui. Vous pourriez aussi être lié à des centaines de figures historiques par des chemins différents, sans posséder leur nez, leur intelligence, leurs défauts ou leur goût du scandale.
C’est une leçon salutaire pour la généalogie. Un arbre n’est pas une machine à fabriquer de la gloire. Il ne devient pas plus noble parce qu’il touche un roi, un écrivain ou un savant. Le laboureur de Hesbaye, la fileuse du Hainaut, le forgeron flamand et la servante venue d’un village voisin appartiennent à la même grande toile de parentés que les Darwin, les rois et les généraux.
Le grand nom et l’ancêtre ordinaire
Le piège consiste à ne regarder que le sommet de l’arbre. Le grand nom attire. Il promet une histoire brillante, un portrait en habit sombre, un lien avec les livres d’école. Mais la vraie matière de la généalogie se trouve souvent ailleurs : dans le couple qui a élevé huit enfants dans une maison basse, dans la veuve qui a tenu une échoppe, dans le garçon parti à pied vers Bruxelles, dans la fille qui a quitté son village pour épouser un homme dont personne ne se souvenait.
Darwin est peut-être votre cousin. C’est vertigineux, mais cela ne change pas grand-chose à votre histoire. Ce qui change tout, c’est de comprendre que vos ancêtres anonymes ne vivaient pas en marge du monde. Ils circulaient dans le même réseau humain que les grands noms. Ils prenaient les mêmes routes, lisaient parfois les mêmes journaux, servaient dans les mêmes armées, travaillaient pour les mêmes marchés et transmettaient, eux aussi, des descendants.
Le savant anglais a laissé des livres et une théorie qui a bouleversé notre regard sur le vivant. Votre aïeul a peut-être seulement laissé une croix au bas d’un acte, une paire de sabots dans un inventaire ou son nom griffonné dans un registre. Pourtant, l’un comme l’autre appartiennent à la même histoire : celle de familles qui se croisent, se mêlent et finissent par faire de l’Europe une immense parenté sans album de famille complet.












