Dans l’histoire du vêtement, le baleinier paraît loin du compte. Il travaille sur l’eau, au milieu du froid, du sel, du sang et des cordages. Il ne connaît ni l’atelier de la corsetière, ni les mains qui serrent les lacets, ni les femmes qui portent les corps baleinés sous leurs robes. Pourtant, une part de son travail finit contre leur peau.
Le mot est resté dans la langue. On parle encore des baleines d’un corset, d’une ombrelle ou d’un parapluie. Elles ne sont plus faites de baleine depuis longtemps. Mais pendant des siècles, elles l’ont bel et bien été. Non pas avec des os, comme on le répète souvent, mais avec des fanons : de longues lames de kératine, souples et résistantes, qui poussent dans la bouche de certaines espèces et leur servent à filtrer leur nourriture.
Une matière souple plus forte qu’elle n’en a l’air
Le fanon possède une qualité rare. Il plie, mais il ne casse pas facilement. Il garde une forme. Il résiste à l’effort. C’est exactement ce qu’attend l’industrie du vêtement à partir de la Renaissance : une matière capable de maintenir un buste, de tendre une étoffe et de contraindre une silhouette sans la transformer en armure de fer.
Les lames arrivent dans les ateliers sous forme de plaques sombres, souvent longues, qu’il faut couper, trier, chauffer et polir. Elles deviennent les baleines glissées dans les corps piqués, les corsets, les bustiers et les jupons structurés. Elles arment les ombrelles, les parapluies, certains cols et des accessoires qui demandent à la fois de la rigidité et de la souplesse.
Du seizième siècle jusqu’au milieu du dix-neuvième, les fanons accompagnent l’évolution de la mode féminine. Les corps baleinés des cours européennes deviennent les corsets de la bourgeoisie urbaine. La silhouette se redresse. La taille se resserre. Le buste avance. Sous les soies, les velours et les mousselines, la matière venue de la mer tient la forme imposée par la mode.
Le sang de la mer derrière le miroir
Pour que le corset tienne droit dans un salon, il faut d’abord qu’une baleine meure loin des regards. Le baleinier vit cette autre réalité. Il part pour des campagnes longues, dangereuses et incertaines. Une fois l’animal repéré, les chaloupes se détachent du navire. Les hommes rament. Le harpon part. Puis commence un combat qui peut durer des heures.
La baleine blessée entraîne parfois l’embarcation à toute vitesse. Les marins appellent cela le traîneau de Nantucket. La mer frappe les flancs de la chaloupe. Les cordages brûlent les mains. Le sang s’étale autour de l’animal. Lorsqu’il meurt, il faut encore le ramener, le découper, fondre sa graisse et récupérer chaque matière vendable.
L’huile éclaire les villes, graisse les mécanismes et nourrit une part de l’industrie. Les fanons sont séparés, nettoyés et expédiés vers les marchés. Rien ne doit être perdu. La baleine devient une cargaison. Elle finit dans les lampes, les savonneries, les ateliers de chapellerie et la couture des corsets.
Les Basques ont pratiqué la chasse commerciale à la baleine très tôt, d’abord sur leurs côtes, puis de plus en plus loin dans l’Atlantique Nord. Au seizième siècle, leurs navires gagnent notamment les eaux de Terre-Neuve et du Labrador. Sur les rivages, des installations de fonte transforment la graisse en huile. Le commerce rapporte gros. Il nourrit des ports, des armateurs, des équipages et une économie entière bâtie sur la disparition progressive des cétacés.
Le jour où l’acier a remplacé le fanon
Au dix-neuvième siècle, l’industrie commence à trouver mieux, ou du moins moins cher. Les lames d’acier peuvent être produites en quantité, découpées avec régularité et vendues à un prix inférieur. Elles sont solides, souples, plus prévisibles que le fanon et ne dépendent pas d’un navire revenu d’une campagne hasardeuse.
Le fanon recule dans les ateliers de corseterie. L’acier le remplace peu à peu, mais le mot demeure. Les couturières continuent de parler de baleines. Les clientes aussi. La bête a quitté le vêtement, son nom y reste cousu.
Cette bascule ne sauve pas immédiatement les mers. La chasse continue pour l’huile et pour d’autres usages. Mais le corset cesse lentement d’être une pièce de vêtement armée par un animal venu des confins de l’Atlantique. La mode garde sa silhouette. Le baleinier perd une partie de son marché.
Dans une chambre bourgeoise, une femme serre son corset devant le miroir. Elle tire sur les lacets. Les baleines se courbent, résistent, reprennent leur place. Elle regarde sa taille se dessiner sous la robe. À cet instant, rien dans le reflet ne dit les kilomètres de mer, les hommes dans une chaloupe, le harpon lancé, ni l’immense bête dont une fine lame a fini par tenir son vêtement debout.












