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Le Déterreur d'Aïeux

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Trappeur, l’homme qui allait chercher la fourrure au fond des bois

Avant le col de renard porté par une bourgeoise, avant le manteau doublé de martre, avant le haut-de-forme de feutre fin qui donne à un homme l’air d’avoir réussi sa vie, il y a une bête prise dans un piège. Et derrière le piège, il y a souvent un homme seul, qui connaît les passages du gibier, les ruisseaux gelés, les trous dans les clôtures et les sentiers que personne ne regarde.

Le trappeur ne travaille pas dans une boutique chauffée. Il ne voit pas le vêtement fini ni la cliente qui admire sa fourrure devant un miroir. Il marche dans le froid, transporte ses pièges, surveille ses lignes et rentre parfois avec les mains vides. Son métier commence là où la ville s’arrête, dans les bois, les marais et les ravins.

Le piège sous la neige

Le trappeur pose ses pièges aux endroits où les animaux passent sans méfiance. Près d’un terrier, au bord d’un ruisseau, sous une haie, dans un col étroit entre deux rochers. Il guette le renard, le blaireau, la martre, la loutre et, selon les pays, le castor. Il faut comprendre l’animal avant de pouvoir le prendre. Savoir où il boit, où il mange, où il cherche l’abri quand le froid tombe.

La journée commence avant le soleil. Le trappeur vérifie chaque piège, parfois après une nuit de neige ou de pluie glacée. Un animal peut s’être échappé. Un autre peut avoir été emporté par un chien, volé par un concurrent ou mangé par des charognards. Il faut recommencer, déplacer le piège, masquer son odeur, changer l’appât et attendre.

Lorsqu’une bête est prise, il reste le travail le plus ingrat. Le couteau ouvre la peau avec précision. La fourrure est retirée, retournée, nettoyée, puis tendue sur une planche ou un cercle de bois afin de sécher sans se déformer. La chair, le sang et la graisse restent sur les mains. Les poils collent aux vêtements. L’odeur ne part pas facilement.

Le renard donne une fourrure chaude et voyante, recherchée pour les cols et les garnitures. La martre vise le luxe. Le castor occupe une place à part : son sous-poil dense permet de produire un feutre de grande qualité pour les chapeaux. Une peau bien préparée ne vaut rien si elle moisit, si elle perd son poil ou si elle arrive mal séchée chez le marchand.

Le castor qui a fait courir les empires

La petite histoire du trappeur rejoint parfois la grande histoire du monde. En Europe, le castor devient rare dans de nombreuses régions. Sa fourrure est pourtant très demandée par les chapeliers. Lorsque les Européens découvrent l’abondance du castor en Amérique du Nord, ils comprennent vite que ces peaux représentent une fortune.

Du dix-septième au dix-neuvième siècle, la traite des fourrures structure une large part de l’économie coloniale française et britannique en Amérique du Nord. Le castor y occupe le premier rôle, aux côtés de la martre, du renard, de l’ours, de la loutre et du vison. Les peaux traversent les rivières, rejoignent les postes de traite, sont échangées contre des armes, des outils, du tissu, du tabac ou de l’alcool, puis partent vers les ports et les marchés européens.

Le trappeur des grands espaces n’est pas toujours l’aventurier blanc des gravures. Les peuples autochtones possèdent depuis longtemps les savoirs du territoire, des animaux et des saisons. Les coureurs des bois, les marchands, les colons et les Métis s’insèrent dans des réseaux d’échange qui les dépassent. Derrière chaque peau de castor expédiée vers la France, il y a des alliances, des rivalités, des dépendances et une violence coloniale que les belles images de forêts vierges ont longtemps dissimulée.

Un chapeau de castor porté à Paris pouvait donc commencer sa vie à des milliers de kilomètres, dans un piège posé près d’un cours d’eau canadien. Le propriétaire du chapeau n’en savait rien. Il voulait seulement que sa bombe tienne sous la pluie.

La solitude du dernier chasseur

Dans les Vosges, le Jura, les Alpes ou les campagnes plus ordinaires, le piège ne fait pas de son homme un héros de roman. Le petit trappeur local chasse ce qu’il peut vendre ou consommer. Un renard pris près d’un poulailler peut protéger les volailles et rapporter une peau. Un blaireau, une martre ou une loutre deviennent un gain incertain, négocié au bourg contre quelques pièces, du tabac, de la poudre ou des provisions.

Il rentre souvent tard, avec un ballot de peaux roulées sous le bras. À l’auberge, le pelletier regarde la marchandise de près. Il tire sur la fourrure, vérifie la couleur, tâte l’épaisseur du poil, renifle l’état de conservation. Puis il annonce un prix qui ne plaît jamais au trappeur.

L’homme proteste. Le marchand hausse les épaules. La peau est trop sèche, trop abîmée, trop claire, trop commune. Le trappeur sait qu’il a marché des heures dans le froid pour la rapporter. Le pelletier sait qu’il est le seul à acheter. Entre les deux, sur le comptoir taché, la fourrure change de propriétaire et le trappeur repart avec moins qu’il espérait.

Le lendemain, il retournera poser ses pièges. Car au fond des bois, la solitude ne nourrit personne. Il faut bien que quelque chose tombe dans la hotte.

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