Avant le drap, il y a la toison. Avant les filatures, les métiers à tisser, les tailleurs et les manteaux qui tiennent chaud, il y a un homme debout dans un pré, les bottes prises dans la boue, un chien au flanc et des centaines de bêtes qui ne pensent qu’à brouter ou à s’échapper.
Le berger occupe la première place dans l’économie du vêtement. Il ne coupe pas le tissu. Il ne file pas la fibre. Il ne coud pas l’habit. Pourtant, sans ses brebis, toute la chaîne s’arrête. Pas de laine brute. Pas de fil. Pas de drap. Pas de bas pour l’hiver, pas de couverture sur le lit, pas de redingote pour le bourgeois ni de veste solide pour l’ouvrier.
Le jour de la tonte
La tonte ne ressemble pas à une image d’Épinal. Ce n’est ni doux, ni propre, ni silencieux. Au printemps, lorsque les journées s’allongent et que le froid commence à lâcher prise, le berger rassemble les bêtes dans un enclos. Il attrape le mouton, le cale entre ses jambes et commence à manœuvrer les grands ciseaux de tonte près de la peau.
Le claquement du métal se mêle aux bêlements, aux aboiements des chiens et aux jurons. Il faut aller vite, mais sans blesser l’animal. Une lame trop profonde ouvre la chair. Un geste mal assuré laisse des plaques de laine inutilisables. La toison tombe en masse grasse, lourde de suint, de poussière, de paille et parfois de fumier séché. Elle colle aux mains, aux vêtements et aux poils des chiens.
Chaque mouton livre une matière différente. La laine longue intéresse les fabricants qui veulent produire des fils résistants. La laine plus courte peut être cardée pour des étoffes épaisses, des bas, des couvertures ou du drap commun. Le berger, lui, ne parle pas de mode. Il regarde le poids des toisons, l’état des bêtes et le prix que le marchand acceptera de payer.
Après plusieurs jours de travail, les tas de laine emplissent la grange. Ils attendent le laveur, le lainier, le fileur, le tisserand. Une fois sortie du troupeau, la toison commence une longue vie de marchandises. Mais elle porte encore toute la campagne sur elle.
Deux cents moutons sur les chemins
Dans les Pyrénées, les Cévennes, la Provence et les Alpes, le berger ne vit pas seulement avec ses bêtes. Il marche avec elles. La transhumance entraîne les troupeaux vers les pâturages d’altitude lorsque les plaines brûlent sous le soleil. Des centaines de moutons montent les drailles, suivent les vallées, traversent les villages et remplissent les chemins d’une poussière blanche de laine et de terre.
Au dix-neuvième siècle, la transhumance atteint une ampleur considérable. Les troupeaux du Midi se comptent par centaines de milliers de têtes sur les grands axes de déplacement vers les estives. Dans les Cévennes, les pâturages de Lozère accueillent alors les moutons venus des plaines languedociennes. La laine mérinos, recherchée pour sa finesse, prend une importance croissante dans cet univers de bergers et de négociants.
Le berger connaît chaque brebis, ou prétend les connaître toutes. Il reconnaît celle qui boite, celle qui met bas trop tôt, celle qui cherche toujours à franchir la clôture. Il dort dehors, mange peu, porte la pluie et le soleil sur le visage. Son troupeau représente une fortune vivante, mais une fortune instable. Un loup, une maladie, une rivière en crue, une épidémie ou une nuit de gel peuvent ruiner des mois de travail.
À l’étape, il compte les bêtes une dernière fois. Il regarde les montagnes noircir. Il écoute les clochettes autour du feu. Puis il dort d’un œil, car une brebis qui disparaît n’est jamais seulement une brebis. C’est de la laine perdue, de l’argent envolé et parfois un mois de pain qui s’efface.
De la montagne à l’usine
Au dix-neuvième siècle, la laine quitte les troupeaux pour nourrir une industrie qui grossit à toute vitesse. Elbeuf, Reims, Roubaix et Tourcoing deviennent des cités où les machines dévorent les fibres venues des campagnes, de l’étranger et des grands élevages. La laine cardée fait la fortune d’Elbeuf, tandis que la laine peignée propulse Roubaix et Tourcoing vers une domination industrielle écrasante à la veille de 1914.
Le berger ne voit pas forcément cette fin de parcours. Il vend sa laine au marchand, qui la fait laver, trier, carder, peigner, filer et tisser loin de l’estive. Quelques mois plus tard, sa toison devenue drap peut habiller un employé de ville, couvrir le siège d’un train ou partir vers une boutique de Paris. Entre l’homme qui tient ses moutons sur une pente pierreuse et le client qui choisit son tissu au comptoir, une armée entière de travailleurs a pris le relais.
Le soir de la tonte, le berger rentre souvent avec l’odeur du suint collée à la peau. Ses mains sont grasses, ses ongles noirs, son dos tiraille. Dans la grange, les toisons s’empilent comme des nuages sales. Pour lui, elles ne sont ni élégantes ni romantiques. Elles sont le salaire du troupeau. Elles sont ce qui paiera le sel, le pain, les chaussures des enfants et peut-être un peu de vin quand la saison aura enfin tenu ses promesses.












