Une chemise froissée pouvait suffire à vous classer. Un col mou, une manche mal pliée, une dentelle jaunie par la fumée ou la sueur, et la respectabilité d’un foyer prenait un mauvais pli. La repasseuse intervenait là, au terme d’une longue chaîne de travail féminin. D’autres avaient lavé, battu, rincé, essoré et séché. Elle recevait le linge encore raide, humide parfois, et devait lui rendre son éclat, son odeur propre et sa tenue.
Dans sa buanderie ou dans un coin de cuisine transformé en atelier, la chaleur montait vite. Le charbon rougissait dans le foyer. La vapeur s’accrochait aux vitres. Sur la table basse, les chemises, les cols, les bonnets et les manchettes attendaient leur tour. La repasseuse ne vendait pas du luxe. Elle vendait une apparence de propreté, de rigueur et de dignité.
Le fer brûlant et l’amidon qui raidit les cols
Le fer à repasser du dix-neuvième siècle n’a rien de léger. C’est une masse de fonte, parfois chauffée sur le feu, parfois remplie de braises ou d’un lingot de métal porté au rouge. Certaines repasseuses possèdent plusieurs fers et les font tourner sans arrêt : l’un chauffe pendant que l’autre glisse sur le linge. Avant de l’appliquer, elles approchent parfois le fer de leur joue. Trop froid, il ne sert à rien. Trop chaud, il brûle la toile et laisse une marque que la cliente ne pardonnera pas.
Le col exige une vigilance particulière. Il faut l’imbiber d’amidon de blé ou de riz, l’essorer, le tendre et le repasser jusqu’à ce qu’il devienne presque rigide. Le bourgeois veut un col droit. L’employé de banque veut une chemise blanche qui ne s’affaisse pas avant midi. La servante d’hôtel veut rendre les manchettes impeccables avant le passage des clients. Chaque pli compte.
Les manches se glissent sur un petit support allongé. Les dentelles réclament un fer plus fin et une main légère. Une seconde d’inattention peut écraser le relief d’un motif ou brunir une étoffe blanche. Une chemise prend vingt minutes quand tout va bien. Mais il faut compter les allers-retours au feu, les draps trop humides, les taches qui refusent de partir et les commandes qui arrivent toutes à la veille d’un mariage ou d’une grande fête.
Les brûlures, la vapeur et les journées trop longues
Le métier n’a rien de gracieux. La repasseuse travaille debout ou penchée durant des heures, les bras tendus au-dessus de la table, le visage battu par la vapeur. Les mains portent des brûlures anciennes. La peau se fend sous l’effet de l’eau chaude, du savon et de la chaleur. La poitrine respire la fumée du charbon, la poussière du linge et les vapeurs épaisses de la buanderie.
À Paris, les repasseuses de fin courent les hôtels, les maisons bourgeoises et les blanchisseries. Elles sont attendues au moment où l’on croit tout perdu : une robe doit être prête pour le soir, une chemise d’homme doit retrouver sa blancheur, une pile de linge doit être pliée avant l’arrivée d’invités. En province, la repasseuse travaille pour les commerçants, les ménages aisés, les curés, les notaires et les familles qui veulent paraître plus propres qu’elles ne sont riches.
C’est souvent une femme seule qui pousse cette porte. Une veuve. Une mère sans mari. Une servante qui a appris le geste chez ses anciens maîtres. Elle repasse pour nourrir quatre bouches, payer une chambre, acheter du charbon et garder les enfants chaussés. Son salaire fond vite. Le linge, lui, revient toujours.
Le jour où la machine entre dans la buanderie
Au dix-neuvième siècle, les fers en fonte se généralisent, les buanderies s’agrandissent et les premiers procédés mécaniques commencent à promettre vitesse et régularité. Le progrès ne libère pas immédiatement la repasseuse. Il augmente surtout les volumes. Plus de linge circule, plus de chemises doivent être blanches, plus de cols doivent tenir droit, plus de clients exigent un résultat parfait pour moins cher.
La main reste irremplaçable pour les dentelles, les plis délicats, les cols de bonne maison et les pièces qui ne supportent aucune brutalité. La machine peut aplatir. Elle ne sait pas encore juger le tissu sous les doigts. La repasseuse, elle, sent tout de suite si le linge est trop humide, trop sec, trop fragile ou déjà condamné.
Le soir venu, lorsque le dernier fer repose sur le foyer et que la buanderie retombe dans une chaleur sale, il reste souvent une pile de linge plié sur la table. Les chemises sont nettes. Les cols se tiennent. Les dentelles ont retrouvé leur dessin. Dès le lendemain, des hommes les porteront sans songer une seconde aux mains brûlées qui ont remis de l’ordre dans leur apparence.













