Un bouton manquant peut avoir l’air de rien. Pourtant, il suffit à transformer une redingote en vêtement négligé, à laisser une chemise s’ouvrir sur la poitrine ou à faire perdre toute sa tenue à un gilet bien coupé. Pendant longtemps, ces petits disques ont eu leur artisan. Le boutonnier les façonnait un à un, dans la corne, l’os, le métal, l’ivoire végétal ou la nacre. Il travaillait sur des objets minuscules, mais ses doigts participaient à l’apparence entière d’un homme ou d’une femme.
Dans son atelier, l’établi disparaît sous les éclats de matière. Un morceau de corne de bœuf chauffe et dégage une odeur épouvantable. Une coquille de nacre laisse tomber sa poussière blanche. La lime mord, le foret grince, le tour tourne. Le boutonnier ne fabrique pas seulement ce qui ferme un vêtement. Il fabrique ce qui le finit.
De la corne polie au bouton de nacre
Les boutons les plus ordinaires sortent de la corne, de l’os, du bois ou du métal. Ils doivent être solides, réguliers, faciles à coudre et capables de survivre à la pluie, au frottement et aux doigts pressés. L’artisan découpe la matière, la ramollit ou la scie, lui donne sa forme, perce les trous, puis polit la surface avec des poudres abrasives et du suif. Une douzaine de boutons demande déjà plusieurs heures de travail. Rien ne doit accrocher le tissu. Rien ne doit fendre au premier effort.
Pour les habits de qualité, le bouton quitte le domaine de l’utilitaire. Il devient bijou. Les uniformes se chargent de métal ciselé, de motifs militaires, de chiffres et d’emblèmes. Les gilets reçoivent des boutons recouverts de soie ou de velours. Les robes fines réclament la nacre, brillante, douce et changeante comme une petite lune cousue sur le corsage.
Au dix-neuvième siècle, la nacre devient la reine de la boutonnerie. Les coquillages arrivent par cargaisons dans les ports, sont triés selon leur épaisseur, découpés en petits ronds, meulés, percés, polis puis parfois gravés ou teints. La fabrication peut compter une vingtaine d’opérations avant que le bouton ne rejoigne une chemise, une bottine ou une robe de ville.
Méru, le pays où l’on mangeait de la poussière blanche
Dans le pays de Thelle, autour de Méru et d’Andeville, la boutonnerie de nacre transforme peu à peu les villages. L’hiver, lorsque les champs ne réclament plus les bras des paysans, certains travaillent à domicile la corne, l’os, la nacre et les petites pièces de tabletterie. Puis les ateliers grossissent, les machines s’installent et la poussière blanche finit par couvrir toute une région.
Le bouton de nacre a l’apparence du luxe. Sa fabrication, elle, ne l’est guère. Il faut découper les coquillages avec une précision implacable, meuler les pions, les percer sans les casser, les polir jusqu’à leur donner cet éclat froid qui séduit les maisons de confection. Les ouvriers travaillent au bruit des tours et des meules. Les femmes prennent ensuite le relais pour trier, coudre les lots sur des cartes et préparer les commandes.
Vers 1900, Méru est devenue l’un des grands centres européens de la nacre. Des millions de boutons sortent des ateliers pour rejoindre les grands magasins, les tailleurs de Paris et les marchés étrangers. Le petit disque blanc cousu au col d’une chemise bourgeoise peut alors avoir traversé les mers sous forme de coquillage, puis les routes de l’Oise dans une caisse de bois, avant d’être taillé par un ouvrier qui en respire la poussière toute la journée.
Le bouton industriel et le vieux maître
L’industrie finit par faire ce qu’elle fait toujours : produire plus vite, moins cher et en quantité. Les presses remplacent peu à peu une partie du travail patient de l’établi. La porcelaine, le celluloïd, puis les matières synthétiques offrent des boutons identiques par milliers. Le boutonnier indépendant perd du terrain. Les vestes de confection n’attendent plus des semaines pour recevoir leurs fermetures.
Il reste pourtant des objets que la machine ne sait pas rendre tout à fait vivants. Un bouton d’officier gravé, une série de nacres choisies pour un manteau de qualité, une fermeture de gilet destinée à s’accorder avec une chaîne de montre ou une livrée de cérémonie exigent encore l’œil et la main du maître.
Dans son atelier, le vieux boutonnier garde parfois dans une boîte quelques pièces qu’il refuse de jeter. Un bouton de corne fendu, une nacre trop mince, un lot mal percé, un modèle militaire dont personne ne veut plus. Pour le client, ce ne sont que de minuscules rebuts. Pour lui, chaque pièce rappelle une journée de travail, une matière capricieuse, une commande difficile et ce bruit sec du bouton achevé qui tombe enfin sur le bois de l’établi.












