Ceux qui sont nés entre 1946 et 1964 sont entrés dans l’existence au son des sirènes de la reconstruction et dans l’euphorie d’un monde en pleine expansion. Portée par une explosion sans précédent de la natalité après les saignées militaires des deux guerres mondiales, cette génération du baby-boom a grandi le vent dans le dos. Pour la première fois dans l’histoire des familles ouvrières et paysannes d’Europe occidentale, l’horizon n’était plus borné par le spectre de la faim, la hantise du chômage ou la peur du gendarme. Ils ont bénéficié du plein emploi, de la scolarisation prolongée et de la société de consommation triomphante, devenant la cohorte qui a brisé les cadres séculaires de la famille traditionnelle.
L’ascenseur scolaire et l’effondrement des servitudes de classe
Pour cette jeunesse des Trente Glorieuses, le marché du travail s’ouvre avec une générosité que leurs aïeux n’auraient pu concevoir. En France comme en Belgique, les industries sidérurgiques, les manufactures automobiles, le bâtiment et les administrations publiques absorbent chaque année des centaines de milliers de jeunes gens. Trouver un emploi ne relève plus du parcours du combattant : il suffit de traverser la rue pour être embauché sur-le-champ avec des perspectives de carrières ascendantes.
Cette prospérité matérielle s’accompagne d’une révolution éducative majeure. Les enfants de journaliers et de mineurs ne quittent plus l’école à quatorze ans munis du seul certificat d’études pour descendre au fond de la fosse ou entrer en apprentissage forcé. Ils intègrent les collèges d’enseignement général, passent le baccalauréat et franchissent en masse les portes de l’université. L’ascenseur social fonctionne à plein régime, transformant des dynasties de travailleurs manuels en cohortes d’enseignants, de techniciens, de cadres administratifs et de fonctionnaires territoriaux.
La contestation de l’autorité et la désacralisation des mœurs
Face à des pères taiseux qui avaient appris à courber l’échine sous l’Occupation et les privations, cette génération refuse la discipline aveugle de l’usine, de l’Église et du chef de famille patriarcal. Le tournant des années 1960 sonne l’heure de la parole libérée, des musiques amplifiées et de la revendication démocratique. C’est l’embrasement de Mai 68, l’affirmation des libertés individuelles et l’irruption du féminisme dans les foyers.
Les réformes juridiques enregistrent cette métamorphose des mœurs à marche forcée. La loi du 13 juillet 1965 émancipe enfin les femmes mariées, les autorisant à ouvrir un compte bancaire et à exercer une profession salariée sans le consentement de leur mari. Elle est suivie par la loi Lucien Neuwirth du 28 décembre 1967 qui légalise la régulation des naissances et autorise la vente des produits contraceptifs, puis par la loi du 11 juillet 1975 introduisant le divorce par consentement mutuel. Pour le généalogiste, la cellule conjugale indissoluble héritée du Concile de Trente et du Code civil napoléonien vole en éclats : les familles se recomposent, le mariage civil cesse d’être le passage obligé pour avoir des enfants et les naissances hors mariage perdent leur caractère de stigmate social.
La sécurité sociale intégrale et le legs d’un monde saturé
Les enfants de l’opulence sont les premiers à avoir accompli la totalité de leur parcours professionnel sous le bouclier protecteur d’un État-providence consolidé. Bénéficiant de cotisations continues, de régimes de retraite par répartition avantageux et de remboursements de soins généralisés, ils ont pu accéder massivement à la propriété foncière avant que l’inflation immobilière et les crises pétrolières ne viennent fermer la porte aux générations suivantes.
Leur triomphe historique porte néanmoins en lui les germes de fractures contemporaines aiguës. Cette génération qui a joui d’une liberté sans entraves et d’une croissance industrielle continue lègue à ses descendants un monde saturé par la dette publique, le chômage structurel et les impasses environnementales. Elle cristallise aujourd’hui l’incompréhension des cohortes plus jeunes, qui mesurent le gouffre séparant l’insouciance des Trente Glorieuses de la précarité du monde actuel.
Enquêter sur les baby-boomers dans les archives contemporaines
Reconstituer l’histoire d’un membre de cette génération récente oblige le chercheur à affronter des contraintes archivistiques rigoureusement codifiées. En vertu des délais fixés par le Code du patrimoine, les actes de naissance et de mariage de moins de soixante-quinze ans demeurent inaccessibles au grand public en ligne, exigeant la preuve d’une filiation directe pour obtenir des copies intégrales auprès des mairies détentrices.
Pour donner du relief au parcours de ces aïeux, la recherche quitte l’état civil classique pour explorer la série W des Archives départementales, qui regroupe les fonds administratifs postérieurs au 10 juillet 1940. C’est là que sont conservés les dossiers de jugements de divorce du tribunal de grande instance, les répertoires des baux commerciaux et les dossiers de permis de construire des lotissements pavillonnaires. Les registres des conventions collectives de travail et les archives des facultés universitaires permettent quant à eux de documenter les diplômes et les luttes syndicales d’une lignée. Retracer cette génération de la rupture exige de manier l’archive contemporaine avec la rigueur d’un sociologue du temps présent, là où s’est écrite la transition définitive vers notre société moderne.












